Paradis fiscaux et judiciaires

Max Liniger-Goumaz, mémoire vivante de la Guinée équatoriale

dimanche 14 octobre 2007

TEMPS FORT : Max Liniger-Goumaz, mémoire vivante de la Guinée équatoriale

Date de parution : Vendredi 6 août 2004

Auteur : Serge Enderlin

C’est un tout petit pays d’Afrique de l’Ouest, si méconnu qu’il faudrait un vrai exalté pour compiler les informations à son sujet, et les partager. Cet homme existe. Nous l’avons rencontré.

Mercredi dernier, le président équato-guinéen Teodoro Obiang Nguema fêtait en grande pompe à Bata (la seconde ville du pays), le 25e anniversaire de son accession à la tête de l’Etat. Paranoïaque comme à son habitude, le maître de ce pays confetti en deux morceaux – l’île de Bioko sur laquelle trône la capitale Malabo, et une microportion de territoire continental autour de celle de Bata, entre Cameroun et Gabon – a dit qu’il avait l’œil, et que tous les « ennemis internes et externes » de la nation n’avaient qu’à bien se tenir. Entouré de ses gardes du corps marocains, il vit dans la crainte permanente du putsch... Comme celui qu’il anima lui-même le 3 août 1979 pour renverser et faire fusiller son oncle, Macias Nguema, un dictateur qui embastillait les gens qui prononçaient le mot « intellectuel ».

Pendant ce temps, à 5300 kilomètres de Bata, un homme prenait note de ces événements, pour l’ajouter à sa recension des moindres soubresauts équato-guinéens. C’est de La Chaux (VD), non loin de Cossonay, que Max Liniger-Goumaz, 74 ans, scrute l’évolution de la satrapie pétrolière équato-guinéenne – le pays est riche en or noir. Tout a commencé en 1972, quand cet enseignant genevois originaire de Berne est nommé par l’Unesco pour diriger à Malabo un institut pédagogique. Il a déjà sept ans de Zaïre derrière lui, et la passion de l’Afrique chevillée au corps. Il faut alors un certain courage pour s’installer dans cette ex-colonie espagnole qui vient de gagner son émancipation pour sombrer aussitôt dans un régime d’une rare férocité.

Coupée du monde, la Guinée équatoriale est un trou noir dirigée par un fou furieux qui fait supprimer de mille manières ses contradicteurs et supporte mal le regard porté sur lui par les étrangers. Il le supporte si mal qu’il fait savoir en 1974 à Max Liniger-Goumaz, via l’ambassade de Suisse à Lagos au Nigeria, qu’il est persona non grata sur le territoire. Celui-ci s’installe alors à Abidjan, Côte d’Ivoire – toujours dans le cadre d’un programme de développement – avant le Cameroun, la Zambie, et finalement la Rhodésie (une année pour le CICR).

Mais la destinée des Equato-Guinéens qu’il ne verra plus jamais le hante. « Ce pays n’intéressait personne, c’était terrible. Il n’y avait presque rien à lire à son sujet, à part quelques sources en espagnol. Je me suis dit qu’il fallait inventorier, répertorier, expliquer, transmettre. » De fait, Max Liniger-Goumaz se met à écrire. Beaucoup. En septembre prochain, il publiera ainsi à Madrid le volume No 13 de la bibliographie générale de Guinée équatoriale, probablement le dernier de cette formidable somme. Il ne rate rien de ce qui se publie sur le pays, traque la moindre trace sur Internet, qui lui a permis ces dernières années de multiplier les sources d’alimentation de son intarissable appétit.

Au fur et à mesure de la sortie de ses ouvrages sur le pays (près d’une vingtaine), publiés pour la plupart à compte d’auteur (Editions du Temps), mais aussi à Paris chez L’Harmattan, l’homme s’érige en mémoire vivante de la Guinée équatoriale. On le consulte de partout. L’ONU l’appelle avant les élections, toujours truquées, pour savoir s’il compte faire partie d’une mission d’observation. Il refuse : « Je ne voulais pas sourire sur la photo à côté du dictateur. »

L’association espagnole des africanistes le nomme membre d’honneur. L’African Contemporary Record de New York lui commande tous les deux ans le texte définitif du chapitre équato-guinéen. Et il n’est pas un ministre à Malabo qui ne possède quelques ouvrages de lui dans ses rayonnages, ô combien ceux-ci sont peu amènes avec le pouvoir en place. « Obiang est un dictateur de la pire espèce, dit-il, un gangster tropical qui vole tout l’argent du pétrole au lieu de le redistribuer à la population. 90% des gens vivent avec moins d’un dollar par jour, tandis que la clique de Mongomo (le village natal d’Obiang) se répartit les prébendes. »

Dans le bureau fourre-tout de Max Liniger-Goumaz, il y a ses œuvres, reliées, et une grande étagère remplie de la quasi-totalité des livres disponibles sur ce pays le moins connu du monde. Il y a des statues africaines, des masques, quelques plantes vertes, et un Macintosh écran noir et blanc. L’écran est allumé. Y figure un très long texte, impeccablement mis en page, avec les toutes dernières informations sur les sociétés étrangères qui font affaire avec la Guinée équatoriale du boom pétrolier. Comme la compagnie aérienne suisse, qui vient d’ouvrir une ligne pour Malabo (« aussi pour le tourisme », dit la publicité). « Mais les clients sont évidemment tous des pétroliers et des canailles tropicales », dit Max Liniger-Goumaz, qui était allé, dans un précédent ouvrage (« A l’aune de la Guinée équatoriale ») jusqu’à lister les numéros d’immatriculation des avions personnels du tyran, enregistrés « sous pavillon de complaisance ».
« C’est vrai que c’est une passion dévorante. Je concède qu’elle a pu être envahissante pour les gens qui m’entourent. »

Si Malabo se débarrasse un jour d’Obiang, ce qui n’est pas pour demain, elle érigera une statue à l’homme qui, du milieu du canton de Vaud, tient la chronique méthodique de sa destinée.

© Le Temps. Droits de reproduction et de diffusion réservés. www.letemps.ch

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