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Le fief des Bhutto en effervescence avant le retour de la « fille du pays »

vendredi 19 octobre 2007

INTERNATIONAL : Le fief des Bhutto en effervescence avant le retour de la « fille du pays »

Date de parution : Mercredi 17 octobre 2007

Auteur : Nadia Blétry, Larkana

PAKISTAN. Après huit ans d’exil, l’ancienne première ministre, qui bénéficie d’une amnistie, rentre au pays jeudi. Reportage dans la ville natale de son père, qui a dirigé le pays dans les années1970.

« Bhutto, Bhutto, Benazir, Benazir. » Dans les rues étroites de Larkana, la ville natale de la famille Bhutto, des centaines d’hommes et d’enfants sont entassés sur des charrettes et scandent le nom de l’ancienne première ministre, en exil depuis huit ans. A la tombée de la nuit, tous se pressent dans un enclos à ciel ouvert pour célébrer le retour au Pakistan, prévu jeudi, de « la fille du pays », âgée de 54 ans. La réunion politique prend des allures de grande fête populaire. Des pétards explosent et la ville entière retentit de la musique saturée que diffusent d’énormes enceintes.

La première femme à avoir occupé la fonction de premier ministre dans un pays musulman ne jouit pourtant pas de la même popularité partout au Pakistan. Mais ici, à Larkana, la critique n’existe pas. Les hommes se bousculent et trépignent en prononçant le nom de celle qui est devenue une véritable icône.

A Larkana, Benazir Bhutto doit en partie le culte qu’on lui voue à la renommée de son père, Zulfikar Ali Bhutto, qui a fondé le Parti du peuple pakistanais et dirigé le pays dans les années 1970. Dans le mausolée familial, Sajid est entièrement dévoué à l’entretien de la tombe du père de Benazir Bhutto. Il recouvre d’un drap de velours rouge l’épitaphe qui précise que ci-gît « un poète et un révolutionnaire ».

Dénoncé par ses détracteurs comme un homme au pouvoir tyrannique, le politicien est adulé par les habitants de sa ville natale. Et c’est les yeux mouillés de larmes que Sajid évoque son souvenir : « Cet homme, il est de notre village. Il est de notre famille. C’était notre seigneur. Il a fait beaucoup pour nous alors on essaie de faire quelque chose pour lui. » Le destin tragique de Zulfikar Ali Bhutto - renversé en 1977 et pendu en 1979, par son chef des armées le général Zia Ul Haq - n’a fait que renforcer la légende. Un mythe qui rejaillit sur toute la dynastie politique des Bhutto.

Avant d’être des politiciens, les Bhutto sont aussi de riches propriétaires terriens de la province du Sindh, l’une des cinq provinces du Pakistan. Leurs terres s’étendent à perte de vue. Un grand porche en pierre annonce « la résidence de Benazir Bhutto ». Une maison inhabitée depuis des décennies et qui est devenue un véritable sanctuaire.

Hassan Ali Bhutto, serviteur de la famille depuis plus de quarante ans, porte le nom de ceux qu’il sert. Aujourd’hui, il exulte : « Benazir, je la connais depuis qu’elle a 6ans. Depuis son exil, j’ai marié mes fils et mes filles, mais je n’ai jamais éprouvé un aussi grand bonheur que lors de l’annonce de son retour. » Autour de lui, tous acquiescent. Tous sauf Islamuddin. Il est ce jour-là de passage dans la ville, mais il vient de la province frontalière du Nord-Ouest (NWFP). C’est la seule voix discordante à Larkana, il commente avec un sourire dubitatif l’enthousiasme des habitants : « Les habitants de Larkana sont des naïfs. Ils parlent des Bhutto comme de leurs bienfaiteurs. Mais en fait ce sont leurs seigneurs. C’est une famille féodale qui se moque complètement des gens de Larkana. Pour eux, ce sont des serviteurs tout au plus. Tout le monde sait très bien de toute façon que Benazir Bhutto et son mari sont corrompus. »

Mais, là encore, à Larkana ces accusations sont balayées d’un revers de la main. Sabir Ali Shah, journaliste local, jouit ici d’une solide réputation. Dans son bureau fonctionnel et décati, il s’offusque quand on évoque les charges de corruption retenues contre la politicienne : « Nous l’avons vu à l’œuvre ici à Larkana, lorsqu’elle était au pouvoir et on n’a jamais vu de corruption. Elle a donné du travail à tout le monde. Regardez l’état de la ville aujourd’hui, c’est à l’abandon, il est temps qu’elle revienne. » Un témoignage presque objectif donc pour ce journaliste qui ne cache pas ses affinités politiques. Dans le cadre de l’ordonnance de réconciliation nationale, Benazir Bhutto vient de bénéficier d’une amnistie pour les charges de corruption retenues contre elles. Une loi qui devrait faciliter son retour au Pakistan le 18 octobre.

Pourtant ailleurs dans le pays les accusations de détournements de fonds restent bien ancrées dans les esprits et la dirigeante du Parti du peuple pakistanais a la réputation d’avoir servi ses propres intérêts. Et ceux de son mari, ironiquement appelé « Monsieur 10% » par les Pakistanais, en référence aux commissions qu’il aurait régulièrement touchées. Le couple pourrait avoir détourné, selon l’AFP, près de1,5 milliard de dollars au cours des deux mandats de premier ministre de Benazir Bhutto. Mais à en croire la population, ce ne serait pas son plus grand tort : c’est son alliance avec le président Musharraf qui lui vaut la colère de la rue. Pour beaucoup elle aurait pactisé avec « l’ennemi » en acceptant de s’associer avec le pouvoir militaire en place. Mais ces récentes déclarations l’ont encore plus fortement discréditée auprès de l’opinion. L’ancienne première ministre a en effet annoncé qu’elle ne s’opposerait pas à une intervention militaire américaine sur le sol pakistanais, si elle était portée au pouvoir. Des déclarations qui ont fortement déplu dans un pays où l’ingérence des Etats-Unis est très mal perçue. Certains estiment que Benazir Bhutto pourrait avoir signé l’arrêt de mort de son parti avant même son retour au pays. Mais cette réflexion n’affecte pas les habitants de Larkana qui continuent à fêter dans la liesse l’imminente arrivée de leur idole.

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