Paradis fiscaux et judiciaires

Sous et dessous de Jean-Loup

vendredi 26 octobre 2007

Sous et dessous de Jean-Loup

De paradis fiscaux en prête-noms, Sulitzer n’a cessé de cacher ses millions. Alors qu’un tribunal canadien devrait bientôt statuer sur ce qu’il reste de sa fortune, saga du magot d’un « écrivain d’affaires ».

Par Renaud LECADRE

jeudi 08 juillet 2004 (Liberation - 06:00)

Paul-Loup Sulitzer et sa cassette. Elle était de 7,4 millions d’euros. « Pour lui, l’argent est sentimental », affirme un proche. L’intéressé estime que c’est plutôt une question « d’honneur ». En pleine procédure de divorce, son ex-femme d’origine québécoise n’y voit que « cynisme » et « opacité ». Un tribunal canadien est sur le point de statuer sur le reliquat de la cassette, confiée à sa belle-famille, à moins que celle-ci ne l’ait confisquée. Car à force de cacher son magot pour échapper aux poursuites judiciaires, PLS a fini par se perdre dans le maquis des paradis fiscaux. Il se dit « ruiné complet ».

La petite saga off-shore de l’écrivain et homme d’affaires commence au milieu des années 80, avec l’ouverture d’un compte en Suisse, à la Citybank de Zurich, baptisé Thor (comme le dieu scandinave). Il est destiné à percevoir ses droits d’auteur pour les versions étrangères de ses bouquins. Des best-sellers à la chaîne, écrits avec la collaboration très active de petites mains. PLS a longtemps nié, avant de concéder aujourd’hui de guerre lasse : « On veut m’attribuer de nombreux nègres. Vous pouvez me prêter la terre entière... » Un de ses nombreux avocats résume habilement son statut : « Ecrivain d’affaires. »

Les affaires d’un intermédiaire

Les bouquins se vendent bien à l’étranger, sa cassette prospère en Suisse, le fisc français n’y voit que du feu. Elle va pourtant devoir entamer un long périple sous les coups de boutoir de la justice pénale. Car en plus de publier, PLS fait aussi profession d’intermédiaire. « C’est un formidable go-between » sachant monnayer au prix fort son carnet d’adresses, assure son avocat fiscaliste, Me Eric Duret. Il y a là beaucoup d’esbroufe, quand il propose un actionnaire japonais pour le club de foot du PSG ou un repreneur qatari - qui finira en prison - pour l’écurie de F1 d’Alain Prost. Mais après tout, il suffit que cela marche une fois sur dix. PLS refuse d’entrer dans les détails, « c’est mon jardin secret ». Son ex-femme lance une piste : « Paul-Loup Sulitzer est franc-maçon, il m’a dit un jour qu’il avait 172 frères pour rendre service. » L’intéressé dément toute appartenance maçonnique et relativise son métier d’appoint : « Des énarques comme Alain Minc font la même chose sans être ennuyés. Aux Etats-Unis, on appelle ça du lobbying ; en France, du trafic d’influence. »

En 1997 éclate l’affaire Michel Coencas, repreneur d’entreprises en faillite dans le secteur de la ferraille (plusieurs fois incarcéré, mais jamais condamné à ce jour). On apprend alors qu’il a versé cinq millions de francs à Paul-Loup Sulitzer, officiellement pour rectifier sa mauvaise image dans les médias, peut-être aussi pour lui faire rencontrer Jacques Toubon, alors garde des Sceaux. PLS se retrouve en garde à vue. « Pourvu qu’il ne craque pas », s’inquiète Coencas dans les couloirs de la brigade financière. Tout a pourtant été fait pour qu’il conserve son sang-froid : la veille, lors d’un étonnant fric-frac au quartier général de la police, a été dérobée la liste des questions que les enquêteurs devaient lui poser. Mais Paul-Loup est un émotif, qui redoute surtout que l’on remonte à son compte en Suisse. Sitôt achevée son audition, avec le simple statut de témoin assisté, il transfère les deux tiers de sa cassette aux Bahamas, sur un compte baptisé Chakra, à l’agence UBS de Nassau. Simple répit.

En 2000 éclate l’affaire Falcone, du nom de Pierre Falcone, intermédiaire de ventes d’armes en Angola. Selon une récente expertise judiciaire, PLS a perçu de lui 2,7 millions de francs (1,5 en liquide plus 1,2 en Suisse). Là encore, Sulitzer explique qu’il ne s’agirait que de relations publiques, consistant, selon lui, à organiser un dîner entre Pierre Falcone et... Johnny Hallyday. Plus sûrement, « l’écrivain d’affaires » lui a permis de rencontrer le président angolais Dos Santos. Un autre intermédiaire, Arcadi Gaydamak, en fuite en Israël et qui en a pourtant vu d’autres, s’est un jour (1) plaint de la méthode Sulitzer : « Il commence par obtenir des renseignements sur vous, et ensuite il propage des images peu flatteuses. C’est alors qu’il vous propose de faire jouer ses relations dans le monde politique ou fiscal pour vous rendre service. »

Dès les premières mises en examen, PLS, sentant son tour venir, s’envole en août 2000 pour les tropiques afin de consolider sa cassette : il convertit son compte Chakra en différents trusts, baptisés Ponce de Leon, Poshka et Jonathan Powell (son premier prénom, suivi d’un lac canadien), dont le principal est au nom de ses enfants. C’est un trust révocable, instrument financier issu du temps des croisades, quand les croisés confiaient leurs biens au clergé, avec instructions sur leur usage futur si par malheur ils ne revenaient pas de Terre sainte. PLS, lui, espère bien revenir en scène. Au passage, il achète un appartement de 500 m2 en Floride.

Un divorce en règlement de comptes

En décembre 2000, il est mis en examen pour trafic d’influence par le juge Philippe Courroye. Il s’y attendait, mais découvre avec effroi que le magistrat a mis la main sur son compte suisse (qui dispose d’un reliquat de 2,47 millions d’euros) et qu’il risque de remonter la piste jusqu’aux Bahamas. Son ex-femme raconte : « Il m’a dit que ce serait catastrophique, car on allait découvrir des millions en Suisse, ainsi que d’autres qui seraient découverts aux Bahamas sur lesquels il y aurait le double. » PLS ne conteste pas la tonalité : « J’ai paniqué. N’importe qui aurait agi de même à ma place. »

En route cette fois pour le Canada, moins pour l’attrait des grands lacs que pour l’absence de convention judiciaire permettant de saisir les comptes d’un résident étranger. PLS est prêt à s’y installer pour de bon avec femme et enfants. En attendant, devant le juge Courroye, il soutient mordicus qu’il n’a pas de compte en Suisse...

Le sort de la cassette se joue cette fois sur une histoire de coeur. En 1993, Paul-Loup Sulitzer avait épousé en grande pompe (Jacques Chirac officiant à la mairie et Johnny Hallyday pour témoin) Delphine Jacobson, d’une riche famille de financiers canadiens plus ou moins scrupuleux. PLS a toujours fait grand cas, dans les médias, de sa vie privée. L’année 2001, qui voit Paul-Loup redouter la saisie de sa cassette, est aussi celle du début de la fin de son mariage. La procédure de divorce se transforme en règlement de comptes, dans tous les sens du terme.

Au premier trimestre 2001, PLS planche sur plusieurs pistes pour cacher son argent : le mettre au nom de sa soeur, de son frère, de ses enfants nés d’un premier mariage, avant de se rabattre sur son épouse encore légitime. Il transfère 3,45 millions d’euros au Canada, mais tout dégénère très vite. Paul-Loup et Delphine s’affrontent lors de leurs vacances d’été à Saint-Tropez. « Où est l’argent ? » réclame le premier de façon lancinante. « Mais de quel argent parles-tu ? » rétorque la seconde. Puis tout devient prétexte à querelle de sous entre époux. La nounou de leurs deux enfants a raconté une scène, se situant à la Noël suivant, lors d’un court séjour de l’épouse à la montagne, son époux refusant de régler la note de son retour à Paris en limousine (plus de 10 000 francs le trajet) : « Ils en sont un peu venus aux mains, donc monsieur Sulitzer est allé prendre le sac à main de madame, celle-ci ne voulait pas, donc chacun tirait de son côté, moi-même j’ai tiré de mon côté, et à ce moment-là il a effectivement poussé son épouse sur le lit. Finalement, j’ai pu récupérer le sac, et l’ai remis à madame Sulitzer. »

PLS a porté plainte au Canada pour escroquerie. Son trust aurait été subrepticement transformé en donation au nom de son ancienne belle-famille. Il dénonce une manipulation du clan Jacobson, mais a parfois du mal à jongler entre procédures française et canadienne. Au Québec, PLS affirme que son trust était « révocable », donc que l’argent lui appartient toujours, du moins si Dieu lui prête vie. A Paris, plus soucieux d’éviter la saisie de ses comptes, il affirme au juge Courroye que le trust est « irrévocable », donc que l’argent ne lui appartient plus, avant de préciser dans la foulée : « irrévocable en cas de décès ». Cela veut donc dire « révocable » de son vivant, mais pourquoi ne pas le dire ainsi ? La dialectique ayant ses limites, PLS a dû avouer au juge canadien avoir « menti » au juge français sur son absence de compte en Suisse. De l’autre côté de l’Atlantique, Sulitzer fait en effet grand cas de sa dissimulation fiscale récurrente - « n’ayant pas déclaré cet argent, j’ai commis une fraude », déclare-t-il sous serment devant le juge Champagne - toujours dans l’optique de prouver que l’argent est bien à lui depuis le début. De ce côté-ci, le profil est plus bas. PLS finit par affirmer à Libération que « tous les hommes d’affaires ont des comptes off-shore, tous », question de standing. Quant aux siens, l’affaire serait prescrite car vieille de plus de dix ans : « Le fisc français peut toujours me chercher. »

La « posture du pauvre »

Aujourd’hui, à l’entendre, « il ne reste rien, je vous dis rien » de sa cassette. Après son grave accident cérébral en novembre 2003 (suivi de deux semaines de coma et de plusieurs mois d’hospitalisation) dont il se remet à grand-peine, il pourrait subjectivement s’estimer « ruiné », réduit à monnayer ses interventions dans la presse people. Me Duret évalue le solde de ses avoirs, en Suisse et aux Bahamas, à 300 000 euros. Son avocate canadienne a un jour admis, reprenant l’évaluation des experts judiciaires français : « La ruine, c’est relatif, parce que moi, si j’avais 2,5 millions de dollars, je ne me considérerais pas comme ruinée. »

Me William Bourbon, avocat de Delphine Jacobson, laquelle évaluait leur train de vie annuel à 900 000 euros (pour seulement 360 000 euros de revenus officiellement déclarés en 2000), dénonce cette « posture du pauvre ». « Son sinistre théâtre commence à s’effondrer, tout le reste n’est que gesticulation. »

Dans son duplex parisien, Sulitzer campe l’homme déchu, interdit bancaire, non imposable (sic), incapable de payer sa pension alimentaire depuis un an : « Mon seul capital, c’est les sentiments. »

(1) Le Parisien du 18 février 2002.

© libération

Publié avec l’aimable autorisation du journal Libération.

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