Paradis fiscaux et judiciaires

Résilié par son assurance

samedi 30 avril 2005

Résilié par son assurance

Jean-François Hénin, 60 ans. Ancien dirigeant d’une filiale du Crédit Lyonnais, il porte le chapeau de l’affaire Executive Life, qui a déjà coûté 500 millions de dollars au contribuable.

Par Renaud LECADRE

samedi 30 avril 2005

Rien ne l’y prédisposait particulièrement, mais il s’est mis un jour à dire non. Depuis, on ne l’arrête plus. Non au franc fort, d’abord, puis à l’euro fort, affaire de conviction macroéconomique. Aujourd’hui, il martèle surtout son non au « chantage judiciaire américain ». Alors que le procès de l’affaire Executive Life suit son cours devant un tribunal de Los Angeles, son acteur principal vaque à ses occupations à Paris. « Pour l’instant, je suis un fugitif », mandat d’arrêt international aux fesses pour avoir refusé de plaider coupable auprès de l’oncle Sam.

Jean-François Hénin est le compositeur de ce qui fut appelé le « coup du siècle », le rachat, en 1992, du portefeuille de junk bonds d’un assureur de Californie en faillite, Executive Life. Il dirigeait Altus, filiale à tout faire du Crédit Lyonnais dont le simple intitulé (« plus haut », en latin) était tout un programme. On lui tresse alors les lauriers d’un « Mozart de la finance » ; Bartok conviendrait mieux : toujours à contretemps, en contre-ut. A contre-cycle, disent les économistes. Une dizaine d’années plus tard, Executive Life est synonyme de cauchemar judiciaire, de Berezina pour le contribuable, l’Etat français ayant accepté de verser 500 millions de dollars pour éteindre les poursuites aux Etats-Unis.

Hénin s’est retrouvé dans la position du pestiféré, et cela le fait pester. « Dix ans que j’encaisse les coups judiciaires et médiatiques » de part et d’autre, tel un punching-ball transatlantique. Il avait très vite songé à une défense commune des différents protagonistes hexagonaux : le Crédit Lyonnais, le ministère des Finances. C’était trop demander au village gaulois, obnubilé par ses règlements de compte franco-français sous le regard ravi de la justice américaine qui compte les coups. A Bercy, DSK, puis surtout Fabius claquent la porte au plus fin connaisseur de l’affaire Executive Life. Lui seul pourtant pouvait oser dénoncer publiquement la tartufferie du commissaire californien aux assurances, John Garamendi, qui joue aujourd’hui les accusateurs après avoir adoubé, et même orchestré, le montage financier initial.

La tutelle commet alors une erreur colossale en optant pour la stratégie du bouc émissaire : haro sur Hénin, qualifié de « conspirateur international », soupçonné d’avoir « blanchi » de l’argent d’on ne sait quelle mafia. Parallèlement, le procureur de Los Angeles lui joue la danse du ventre : il l’invite cordialement à témoigner à charge contre l’Etat français, sous forme d’un entretien « moins formel qu’un procès-verbal », avec promesse qu’il ne sera pas arrêté. Mieux, on lui fait miroiter la prise en charge financière de ses frais d’avocats. Si ce n’est pas une tentative de subornation, ça y ressemble.

Jean-François Hénin a un côté vieille France. Provincial monté à Paris, de formation universitaire classique sans passage obligé par les grandes écoles. Il faut l’entendre exciper d’un article suranné du code pénal qui prohibe de témoigner à l’étranger contre les intérêts de son pays. « Intelligence économique avec l’ennemi », traduit-il. Pas comme François Marland, le zélé délateur auprès de la justice américaine qui encaissera en Suisse (où il s’est fiscalement réfugié) un pourcentage des fonds versés par le contribuable français. Sur Marland, Hénin cherche ses mots : « C’est le summum de... » Se ravise : Marland le poursuit en diffamation pour avoir été qualifié précédemment de « traître ». Les noms d’oiseaux ne seront lâchés qu’à la barre d’un tribunal, où la parole est libre.

Dans la dernière ligne droite avant le procès américain, le gouvernement français s’est enfin aperçu que le pestiféré pouvait avoir quelque utilité. Hénin est enfin accueilli à Bercy en octobre 2004 par ces mots : « Mais comment se fait-il que personne n’ait jamais songé à vous écouter ? » On le fait participer à un « procès en blanc », sorte de répétition générale avec un magistrat à la retraite pilotant les débats, un quota de jurés de type mexicain pour plus d’authenticité. Il se souvient que l’avocat de la partie civile (singeant le commissaire californien aux assurances) « ressemblait à Himmler ». Cette simulation devait permettre d’objectiver les chances de succès devant un vrai tribunal pénal américain. La France a testé, mais n’a finalement pas osé tenter sa chance et a préféré transiger en coulisse. Sur l’aspect civil, Français et Américains tombent d’accord pour faire témoigner Hénin. Il aurait éventuellement accepté en visioconférence ; on lui fait comprendre que ce serait menottes aux poignets. Logiquement, il a encore dit non.

L’affaire Executive Life a changé Jean-François Hénin. Ce catholique entre tradition et traditionalisme, fréquentant Ictus (organisateur d’« aventures spirituelles ») et la chorale grégorienne de Saint-Vincent-de-Paul, père de quatre enfants, s’est, non pas encanaillé, ce serait beaucoup dire (il n’ira jamais jusqu’au contrepet), mais lâché. Pour un peu, on lui donnerait du « Jef ». Il ne réclame pas la Légion d’honneur pour services rendus à la patrie peu reconnaissante, mais affirme qu’il la refuserait si on la lui proposait. L’ancien directeur financier de grands groupes s’est mis à son compte. Le sachant revenu aux affaires et connaissant sa réputation, tous les barjos de la place ont défilé dans son bureau, lui proposant de monter une compagnie d’autocars en Afrique ou d’investir dans la moule-frites en Belgique. Baroque en diable, Jean-François Hénin a préféré construire des hôtels sur les rives vietnamiennes du Mékong, avant de plonger dans le pétrole ouest-africain. Dans des pays « qui veulent bien m’accueillir », sans se formaliser outre mesure du mandat d’arrêt américain.

Il lui a suffi, à l’origine, de racheter un bateau de forage en mer, en faillite à Singapour, pour monter sa petite entreprise pétrolière qui aujourd’hui pète le feu à la Bourse de Paris. Comme toujours, ses collaborateurs ont prié Dieu afin que ses prévisions se révèlent justes, comme aux temps anciens de ses spéculations audacieuses sur le dollar. Car quand Hénin se plante, c’est pour de bon. « Ce n’est pas un homme d’argent, assure un proche. Mais en gagner l’amuse, car c’est la preuve de la justesse de ses raisonnements. » Il vit pourtant très confortablement, mais sans chercher à se constituer un empire personnel.

Sa coquille pétrolière, Maurel & Prom, a plusieurs fois frôlé la faillite. « Une aventure exceptionnelle, commente-t-il froidement. J’ai dû déposer mes contrats d’assurance-vie chez Ma Tante. » Désormais incollable sur les questions de forage, Jean-François Hénin continue de miser là où personne avant lui n’osait miser, y compris les géants du pétrole ­ toujours l’art du contre-courant. Ses puits cubains, gabonais et congolais commencent à cracher-. « Si on peut prouver qu’on dispose d’un chapelet et non plus seulement de gisements isolés, accrochez vos ceintures. »

Un dernier mot avant de partir, et Dieu sait pourquoi, on s’y attendait un peu : « Je vote non aussi au référendum. » Chaud partisan d’une Europe fédérale, déçu d’une Constitution qui ne l’est pas, il est tout fier de sa trouvaille dénichée dans un « truc de propagande » publié par la fondation Robert-Schuman et préfacé par VGE. Il y est écrit qu’elle sera « presque impossible à modifier » mais que c’est finalement « logique » et pas si grave que cela. « Si on est européen, on ne peut pas l’accepter. » Un non comme le meilleur des contre-oui.

photo BRUNO CHAROY

Jean-François Hénin en 6 dates

1944
Naissance à Saint-Aubin-sur-Loire (Saône-et-Loire).

1970
Trésorier de Bull, puis de Pechiney et du lait Gloria.

1982
Directeur financier de Thomson, il réalise la moitié des profits à lui tout seul.

1992
Directeur d’Altus, rachat des junk bonds, début des ennuis.

2004
Les Etats-Unis lancent un mandat d’arrêt international.

© libération

Publié avec l’aimable autorisation du journal Libération.

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