Paradis fiscaux et judiciaires

Seule une volonté politique forte…

lundi 30 mars 2009

Article paru le 28 mars 2009

l’Humanité des débats. Paradis fiscaux : que faudrait-il faire ?

« Seule une volonté politique forte… » Par Denis Robert, journaliste et écrivain (1).

Des mesures pour limiter le secret bancaire sont annoncées par plusieurs pays (Suisse, Luxembourg, Belgique…). Qu’en pensez-vous ?

Denis Robert. Disons que le vent semble favorable pour des changements structurels. Les citoyens du monde ont besoin de mieux comprendre le fonctionnement des banques et des multinationales. Ils demandent à avoir un droit de regard sur la gestion de sociétés qui ont une influence sur leurs vies. Le secret bancaire est au coeur des questions. C’est une manière d’aborder le problème des dérives du capitalisme. Trop parcellaire. Par exemple, le secret bancaire a été levé à Genève en 1991 et les banques ont très vite trouvé des parades. Le système fonctionne et « fait fonctionner » la planète depuis trop longtemps pour pouvoir changer du jour au lendemain. Et puis on ne peut pas isoler le problème du secret bancaire de celui du fonctionnement judiciaire : seulement une volonté politique forte peut faire de la lutte contre le crime financier une priorité internationale qui dépasse le cadre des nations. Le battage médiatique et les prises de position des uns et des autres font que jamais autant de conditions n’ont été réunies pour tenter de trouver des solutions. En laissant faire, on a laissé se développer la « matière noire de la finance ». Le crime financier était impuni et devenait la norme. La crise actuelle est un corrélat de ce constat.

Quel rôle jouent les paradis fiscaux dans le système financier international ?

Denis Robert. Un paradis fiscal est avant tout un paradis judiciaire. Les gens ou les sociétés qui y créent leur siège social ou y font passer leurs avoirs trouvent là une zone de non-droit. C’est un lieu où on fabrique de l’opacité et une rupture dans un itinéraire financier. Certains sites Internet trouvent refuge sur d’anciennes plates-formes pétrolières qui ont pris le statut de pays. Essayez de les poursuivre, vous verrez. Si vous êtes juges à Paris, essayez de récupérer le nom d’un titulaire de compte à Man ou à Montserrat. Demandez à Luxembourg l’identité des propriétaires de holdings et leurs bénéfices. Ces questions sont posées. Les paradis fiscaux ont été les vertes prairies des vaches à lait du capitalisme clandestin : aujourd’hui, le lait vient à manquer partout. Ces paradis deviennent le symbole de l’outrance. On est en train de se rendre compte à quel point les chiffres, les indices boursiers qu’on connaît sont viciés. Les spécialistes expliquent que plus de 50 % des flux financiers mondiaux font « un crochet » par ces itinéraires bis. Peut-être que c’est beaucoup plus… Certaines valeurs sont conservées dans les paradis fiscaux, d’autres ne font qu’y transiter pour empêcher qu’on en retrouve l’origine… Les paradis fiscaux sont à la fois des leurres et des lieux de stockage.

On nous annonce une moralisation de l’économie lors du G20, en particulier la lutte contre les paradis fiscaux. Est-ce crédible ?

Denis Robert. La moralisation économique est très tendance… Quelle est la sincérité des gouvernements dans cette lutte contre les paradis fiscaux, jusqu’où iront-ils ? Personne ne peut le dire pour le moment. Il serait intéressant (à mon sens) de questionner les outils informatiques qui peuvent permettre des évasions de capitaux vers ces paradis. La finance a ses autoroutes avec des barrières de péage, des tours de contrôle, des aires de repos, des stations-service, des caméras de surveillance… Tout véhicule financier y est « traçable » : pour lutter contre les excès, il faudrait inventer des radars informatiques. Actuellement, trois multinationales se partagent une (très) grande partie du commerce interbancaire international. Leurs clients sont des entreprises financières. L’une a le monopole du transfert d’argent d’un pays à l’autre, les deux autres sont des chambres de compensation internationales. Ces dernières gèrent, notamment, le transfert et l’archivage des transactions obligataires. Il est intéressant de savoir que plus de cent mille milliards d’euros ont transité par les circuits informatiques de ces deux banques sur l’année 2008, que plus de vingt-cinq mille milliards d’euros y sont conservés actuellement. Ces sociétés sont en relation directe avec les paradis fiscaux de la planète. Pour l’instant, ce sujet n’est pas au centre du débat, et en même temps je suis sidéré du nombre de journalistes étrangers - d’Espagne, d’Italie, de Belgique, de Londres, de New York… - qui m’interrogent pour enquêter à ce propos depuis le début de cette crise.

(1) Pour ses livres, Révélation$ et la Boîte noire, Denis Robert fait l’objet de poursuites judiciaires de la société Clearstream.

Un comité de soutien l’aide à se défendre et à assumer financièrement ces plaintes : http://lesoutien.blogspot.com.

Il est aujourd’hui nominé en Espagne pour le prix José-Couso de la liberté de la presse.

Entretien réalisé par Jacqueline Sellem

Publié avec l’aimable autorisation du journal l’Humanité.

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