Paradis fiscaux et judiciaires

Malte / Le pavillon joue la transparence

dimanche 5 janvier 2003

Malte

Le pavillon joue la transparence

Commerce. Grâce à Chypre et Malte, l’Union européenne va détenir la première flotte du monde. Mais beaucoup reste à faire pour contrôler les pavillons de complaisance.

De notre envoyé spécial, Romain Gubert

Un tanker éventré sur toute sa longueur. Un vraquier qui pique du nez en plein océan. Un porte-conteneurs victime d’une explosion... Ces photos de navires mal en point, encadrées et accrochées au mur, ce musée des horreurs flottantes, ce sont des souvenirs auxquels Ann Fenech tient beaucoup. Au fil des ans, cette brillante avocate est devenue la « madame catastrophes » de Malte. Collisions, incendies à bord... tout cela n’a aucun secret pour elle. « Rassurez-vous, prévient ce petit bout de femme pétillante en détaillant chacune de ces photos. Il s’agit d’accidents exceptionnels. Les bateaux maltais n’ont pas vocation à terminer leur vie comme ça... »

La patronne du cabinet Fenech and Fenech, « established in 1891 », comme l’indique une plaque de cuivre patiné vissée sur la façade d’un immeuble discret de La Valette, n’a guère le coeur à plaisanter. La flotte maltaise, la quatrième du monde (tonnage : 28 millions), est sous le feu des critiques alors que l’île s’apprête à rejoindre l’Union européenne. Et cela agace Ann Fenech. « Quand j’entends les parlementaires européens incapables de différencier la proue de la poupe d’un navire nous donner des leçons, cela me met hors de moi », dit celle qui s’offusque que l’on prononce le terme « pavillon de complaisance » dans son bureau.

90 L’« Erika » fait tache

L’activité est en pleine expansion : à la fin des années 70, Malte (400 000 habitants et 315 kilomètres carrés) ne comptait qu’une vingtaine de navires marchands. Entre Sicile et Tunisie, la petite île posée au milieu de la Méditerranée dénombre aujourd’hui près de 1 500 bâteaux qui flottent sous son pavillon. Dont plus de 700 tankers... Réputation peu flatteuse du Panama, guerre civile au Liberia, rivalités entre Chypre et la Turquie : Malte a profité des déboires des autres pavillons de complaisance. Pour le plus grand bonheur de ses avocats, fiscalistes et autres comptables installés dans ces immeubles en pierre de taille noircis par le temps.

« Nous n’avons pas de ressources naturelles et nous sommes une miette de terre perdue au milieu de la Méditerranée. C’est par la qualité de nos services aux armateurs et par notre législation que nous faisons la différence », explique l’avocat Max Ganado. Et d’énumérer les services qui ont permis à l’île de « posséder », sur le papier en tout cas, l’une des plus importantes flottes du monde : enregistrement d’un bateau en vingt-quatre heures, confidentialité pour les armateurs, taxation très limitée, absence d’obligation salariale, ce qui permet aux armateurs de payer leurs marins parfois moins de 100 dollars par mois...

Si seulement il n’y avait eu ce jour de décembre 1999 ! Lorsque le monde entier a regardé, avec consternation, l’arrière de ce tanker s’enfoncer dans l’océan pour un dernier voyage. Avec cette inscription : « Erika, Valletta, Malta ».

L’« Erika »... A Malte, on en parle encore. Au moins autant qu’en Bretagne. Mais ici ce n’est pas de pollution dont il s’agit. Mais de réputation... Barbe bien taillée et sourire sympathique, Marc Bonello, le patron de la Malta Maritime Authority, l’agence semi-gouvernementale chargée de l’enregistrement des bateaux, souhaite convaincre qu’après l’« Erika », ce « chapitre tragique », comme il le dit, Malte a fait le ménage en grand.

Régulièrement entendu par le juge Dominique de Talancé, chargé de la procédure sur l’« Erika » en France, Bonello recense les mesures prises depuis trois ans : embauche d’inspecteurs maritimes, investigations sur l’état des bateaux avant leur enregistrement, refus de navires vieux de plus de 25 ans, obligation de passer un « examen » approfondi une fois tous les deux ans, taxation des bateaux les plus âgés... « En 2002, affirme Bonello, nous avons radié 40 bateaux et refusé l’enregistrement d’une vingtaine. »

Si, depuis la catastrophe de l’« Erika », les efforts des Maltais semblent indéniables, beaucoup reste à faire. En 1996, le quart des navires sous pavillon maltais inspectés dans un port européen ou d’Amérique du Nord présentaient tant de défaillances qu’ils étaient « recalés » à l’examen. Ces navires « à problème » ne sont plus que 6 %. La baisse est significative. Mais le chiffre reste deux fois supérieur à la moyenne européenne !

© le point 05/12/03 - N°1629 - Page 64 - 730 mots

Publié avec l’aimable autorisation du magazine le Point.

Visitez le site du magazine Le Point.


Accueil | Contact | Plan du site | | Statistiques du site | Visiteurs : 4656 / 523099

Suivre la vie du site fr  Suivre la vie du site Les pavillons de complaisance  Suivre la vie du site Les campagnes contre les pavillons de complaisance   ?

Site réalisé avec SPIP 3.0.17 + AHUNTSIC

Creative Commons License