Paradis fiscaux et judiciaires

Le Nigeria se berce de belles intentions contre la corruption

vendredi 18 mai 2007

Le Nigeria se berce de belles intentions contre la corruption

Malgré l’affaire Sagem, les poursuites sont rares et les enveloppes circulent toujours.

Par Jean-Christian SERVANT

mardi 03 août 2004 (Liberation - 06:00)

Abuja envoyé spécial

Un coup d’éclat pour faire croire à la politique anticorruption du président Olusegun Obasanjo ? Le français Sagem est poursuivi par la justice nigériane qui le soupçonne d’avoir versé des pots-de-vin pour obtenir le marché des cartes d’identité du pays (lire ci-contre). Lancé dans une spectaculaire campagne contre la corruption publique, « un cancer » selon les mots du chef de l’Etat nigérian, le Nigeria veut convaincre : en avril, c’est sur un ton particulièrement volontariste que s’était exprimée une délégation nigériane venue rencontrer les responsables des entreprises françaises présentes chez le géant d’Afrique subsaharienne (de Bouygues à Entrepose, en passant par Thales, Alstom et Total). Devant une délégation du Medef, Oby Ezekwesili, ex-présidente de la branche locale de Transparency International (qui classe chaque année le Nigeria en tête de la liste noire des pays corrompus) devenue conseillère spéciale d’Obasanjo, expliquait aux patrons français qu’ils pouvaient désormais faire des affaires sans se livrer aux dessous de table. Présent parmi le groupe d’officiels nigérians, Nuhu Ribadu, président de la Commission de lutte contre les crimes économiques et financiers, se montrait encore plus direct en mettant en garde les patrons français contre les « anciennes pratiques ».

Lenteur. Aujourd’hui, pourtant, rien ne semble avoir fondamentalement changé. Le gouvernement s’est même fait tancer par l’organisme anticorruption qu’il a lui-même créé. Lors de la première semaine anticorruption organisée le mois dernier à Abuja, le président de la Commission indépendante contre les malversations (ICPC), le redouté Mustapha Akanbi, a indiqué que les tribunaux auraient été saisis de seulement 34 dossiers sur les 1 270 requêtes touchant à des affaires de corruption déposées devant sa commission depuis sa création en 2000. Non content de souligner l’effarante lenteur de la justice, Akanbi fustigeait les efforts déployés par le gouvernement pour la lutte anticorruption, les considérant comme la « bataille d’une seule personne », façon de dire que seul le président semblait encore y croire.

Selon un homme d’affaires travaillant ici dans le BTP depuis une dizaine d’années, l’affaire Sagem n’est qu’un cas au milieu de dossiers plus explosifs. « On dirait bien qu’ils veulent faire un exemple. Mais cela ne change rien aux pratiques qui continuent à exister dans le marché beaucoup plus juteux de l’attribution de nouvelles concessions d’exploitation pétrolière ou gazière. » Et de préciser, assez désabusé : « Cette affaire a tout d’un règlement de comptes interne entre différents clans tournant autour du président Obasanjo. »

« Goldfinger ». Depuis 1999 et le passage à la démocratie, après deux décennies de dictature militaire, la corruption est plus confuse. Il est loin le temps où le défunt Francis Bouygues était surnommé « Goldfinger » (l’homme aux doigts d’or) par la presse nigériane. Il n’empêche : sous l’effet de la mondialisation financière et de l’explosion du secteur bancaire privé, le Gafi (1) continue à maintenir le Nigeria sur la liste des pays non coopératifs dans la lutte contre le blanchiment des capitaux. Pire, selon un rapport de la Commission nigériane de lutte contre les crimes économiques et financiers, près de 170 milliards de dollars d’argent public détourné ­ dont une large part de « rétrocommissions » et de pots-de-vin ­ seraient placés sur des comptes étrangers ! « Dès qu’on veut régler un dossier, on reste confronté à la politique des cadeaux », témoigne un Français travaillant dans la chimie.

Des têtes un peu trop voyantes et gênantes sont certes tombées dans les ministères, mais elles ont été remplacées par d’autres, tout aussi voraces. Les belles intentions d’Obasanjo montrent également leurs limites dès qu’on aborde le pays. Des douaniers de l’aéroport de Lagos qui demandent « un petit cadeau », aux journalistes empochant leur « brown enveloppe », en passant par les programmateurs radio que les artistes rémunèrent en payola (commissions), le pays continue à vivre au rythme du dash (pot-de-vin). Et la crise économique (+ 19% d’inflation en mai) n’arrange rien.

Pestiférés du continent africain, les Nigérians ne sont pas seuls responsables. « Il faut être deux pour danser le tango », remarquait Oby Ezekwesili, lors de son escale parisienne au printemps. Pour s’être apparemment livré à une telle danse sous le régime du défunt dictateur Sani Abacha, le géant américain du BTP Halliburton est aussi dans le collimateur de la justice. Chuchi Ofodile, président de la commission d’enquête parlementaire planchant sur les activités de la multinationale, a récemment promis que son équipe « ferait toute la lumière sur cette affaire ».

Reste à savoir si le régime osera s’attaquer à la plus célèbre entreprise d’un pays ami et dont le PDG d’alors n’était autre que Dick Cheney, le vice-président des Etats-Unis.

(1) Groupe d’action financière sur le blanchiment de capitaux, organisme indépendant, hébergé par l’OCDE, regroupant 31 pays et territoires membres.

© libération

Publié avec l’aimable autorisation du journal Libération.

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