Paradis fiscaux et judiciaires

Frégates de Taïwan : les dernières salves

jeudi 3 août 2006

Frégates de Taïwan : les dernières salves

Quinze ans qu’on en parle. Dix ans que les juges traquent les bénéficiaires français des pots-de-vin. Sans succès. Pour la première fois, un ancien ministre pointe la responsabilité de Mitterrand et Balladur. Vraiment ?

Jean-François Jacquier et Laurent Léger

D’énigmatiques intermédiaires chinois, des commissions pharaoniques, des morts (voir encadré) plus ou moins suspectes... Tous les ingrédients étaient réunis dès le départ pour faire de la vente des frégates La Fayette à Taïwan l’affaire politico-judiciaire la plus énigmatique de la Ve République. D’ailleurs, quinze ans après la signature du contrat, elle continue de diffuser des relents de scandale à intervalles réguliers. C’est déjà au nom de ces fameuses frégates que les instigateurs de Clearstream ont tenté de se raccrocher pour se justifier.

Dernier rebondissement en date : cette fois c’est Alain Richard, ex-ministre socialiste de la Défense, qui vient ajouter son grain de sel. Convoqué par les juges chargés de l’instruction ouverte depuis dix ans, il a confirmé que des rétrocommissions avaient bel et bien été versées à des personnes physiques, et cela, dit-il, sous la houlette de François Mitterrand et Edouard Balladur. Pas moins ! Comme nombre de témoins venus tardivement éclairer la justice, Alain Richard se garde toutefois de livrer des éléments précis. Et Balladur nie avoir eu connaissance de la moindre rétrocommission.

Dans le même registre de la révélation « mèche lente », un ancien commissaire de la DST vient également d’apporter sa contribution « surprise ». Entendu récemment dans le cadre de l’affaire Clearstream comme victime du « corbeau » - car son nom figurait sur les listings bidonnés adressés à la justice -, Jean-Jacques Martini aurait assuré que des commissions, versées dans le cadre du contrat des frégates à Taïwan, étaient passées par la filiale sud-africaine de Thomson-CSF (aujourd’hui Thales). Un élément jamais apparu jusqu’à présent dans le dossier d’instruction. L’ancien agent du contre-espionnage n’en dit pas plus à la justice. Suffisant cependant pour raviver les vieux fantasmes entourant cette affaire.

Car cela dure depuis quinze ans ! Quinze ans que les mystères d’un formidable contrat industriel arraché par la France à Taïwan secouent la classe politique, déstabilisent l’industrie de défense et alimentent la chronique des faits divers. Et dix ans que des magistrats, dont l’un des plus en pointe du pôle financier de Paris, le juge Renaud Van Ruymbeke, traquent - en vain jusqu’à maintenant - les pots-de-vin qui auraient alimenté des politiques français de différents bords alléchés par ce contrat de 2,5 milliards d’euros.

Nous sommes à la fin des années 80. Taïwan croule sous un tas d’argent. Avec plus de 100 milliards de dollars de réserves, les Taïwanais disposent de la cagnotte la plus importante au monde. Leurs équipements militaires vieillissants ont besoin d’être renouvelés. Ils sont prêts à payer cash les nouveaux avions, missiles et bâtiments de guerre qui leur permettraient de contrer une éventuelle attaque de la Chine continentale. Seulement voilà, il n’est plus question de se tourner vers les Américains, qui ont été jusque-là leur fournisseur exclusif. Depuis la mort de Mao Tsé-toung en 1976, les Etats-Unis, qui ont reconnu Pékin, se sont engagés à ne plus fournir d’armes offensives à Taïwan. Et peu d’autres pays peuvent répondre à la demande. La France est en tête de peloton, et ses marchands d’armes ont bien sûr repéré l’île au trésor. Dès 1988, le groupe Thomson-CSF se met sur les rangs pour vendre six frégates de la classe La Fayette. Nom de code de l’opération : « Bravo ».

Comme dans chaque négociation industrielle de grande ampleur, il a fallu « mettre de l’huile dans les rouages ». A Pékin, pour amadouer le Parti communiste, opposé à des ventes d’armes à Taïwan. Et à Taipei, où les Français voulaient s’assurer de leur succès face à la concurrence des Sud-Coréens, qui proposaient des frégates meilleur marché.

Deux personnalités aussi atypiques qu’énigmatiques ont relayé les intérêts français dans les deux Chine. A Pékin, une discrète femme d’affaires chinoise, résidant dans le quartier de la nomenklatura sous haute surveillance, a été approchée par Thomson-CSF. Lily Liu aurait été chargée de convaincre les hiérarques chinois. Chanteuse à ses heures, intermédiaire redoutée de compagnies internationales, amie d’Alain Gomez, le patron de Thomson-CSF à l’époque, cette Mata-Hari dispose d’entrées privilégiées dans les plus hautes sphères pékinoises.

A Taïwan, c’est Andrew Wang qui a été chargé de chouchouter le parti au pouvoir, le Kuomintang. L’homme d’affaires travaille depuis 1979 avec Thomson-CSF. Il est ainsi déjà intervenu en faveur de la firme française auprès de l’armée de terre taïwanaise. D’innombrables sociétés ont recours à ses services pour exporter vers l’île ; il s’intéresse à l’électronique, aux télécommunications, développe le marché des ascenseurs. En dépit de son allure modeste, l’indispensable Monsieur Wang, que l’on croise aujourd’hui dans de grands hôtels de Londres, où il s’est réfugié, fait fortune dans l’île en plein boom économique. Le 26 septembre 1989, il signe, via sa société Cathay, un contrat de consultant avec Thomson-CSF sur le projet de frégates. En échange, il perçoit un pactole : 15 % du montant total !

Comme celle de Lily Liu, l’intervention de Wang dans la vente des frégates a été déclarée aux douanes françaises : le fisc permettait alors aux entreprises de signaler en toute légalité les commissions versées aux intermédiaires étrangers. Dans le cadre de ces démarches tout à fait officielles, une société installée en Suisse depuis 1990, Frontier AG, sera portée à la connaissance de l’administration de Bercy.

Le hic, c’est que cette structure représente non pas des commissionnés étrangers comme supposé, mais des Français. La justice va le découvrir plus tard, au cours du scandale Elf, en remontant la piste de centaines de millions évaporés du groupe pétrolier. Officiellement, Frontier AG est censée aider Thomson-CSF à obtenir de bons résultats à Pékin. Derrière, on trouve un responsable d’Elf : l’influent Alfred Sirven, alors bras droit de Loïk Le Floch-Prigent. Et à ses côtés, Christine Deviers-Joncour, l’exubérante maîtresse de Roland Dumas. En fait, soupçonnent les juges, il s’agit de se servir une belle part du gâteau des frégates : environ 160 millions de francs devaient leur revenir.

Mais, pour une raison mystérieuse, le patron de Thomson-CSF, Alain Gomez, nommé à la tête de l’entreprise publique par la gauche, refuse de payer. L’instruction a pourtant révélé des pressions insistantes de l’Elysée. Un conseiller militaire de François Mitterrand est intervenu, sans succès, pour que la commission soit versée. Sirven et Deviers-Joncour avaient-ils prévu de redistribuer l’argent ? S’agissait-il d’un financement politique déguisé ? Le dossier judiciaire a fait chou blanc. Sirven a emporté ses secrets dans la tombe. Seuls une poignée de cadres d’Elf et de seconds couteaux devront peut-être répondre aux juges de « tentative d’escroquerie ».

Andrew Wang, lui, a bien reçu l’argent promis. L’incontournable intermédiaire taïwanais a touché 520 millions de dollars, versés par Thomson-CSF entre 1991 et octobre 2000. Sur ses 46 comptes suisses, ce sont 920 millions de dollars qui ont transité pendant la même période. Payés par Thomson-CSF, mais aussi par Matra, Dassault et d’autres... De belles économies dont ses quatre enfants hériteront peut-être un jour, doit se réjouir ce monsieur de 78 ans. Car l’enquête judiciaire, dont l’objectif est de retrouver d’éventuels pots-de-vin versés à des Français, bute sur un obstacle de taille : bloqué par la justice, l’argent perçu par Wang au titre des frégates est resté sur ses comptes bancaires. Il n’a pas été redistribué ; seuls deux Français, un proche de Pasqua et un ex- cadre de Thomson-CSF, ont touché quelques miettes ; et un Taïwanais, aujourd’hui en prison pour corruption, a perçu 17 millions de dollars.

Désabusé, le juge Van Ruymbeke continue néanmoins sa quête de vérité. Depuis les déclarations d’Alain Richard assurant qu’Edouard Balladur aurait eu son mot à dire dans ces fameuses commissions, il a découvert que le directeur de cabinet de Balladur à Matignon, Nicolas Bazire, avait été en poste chez Thomson-CSF entre 1991 et 1993, au moment de la signature de la transaction.

Peut-être lui demandera-t-il son témoignage. Le magistrat examine par ailleurs le patrimoine d’un ancien cadre de Thomson-CSF, acheteur et vendeur d’appartements. Histoire de vérifier si une partie de l’argent des frégates n’aurait pas abouti dans des poches indélicates.

L’opiniâtre juge attend surtout une décision du gouvernement. Pour la troisième fois, il a demandé la levée du secret défense sur des documents des douanes et les archives de Thomson-CSF. Par deux fois déjà, on la lui a refusée, bloquant l’enquête. Si Thierry Breton et Michèle Alliot-Marie accédaient à sa nouvelle demande, il reconvoquerait une rafale de témoins. Tous ceux qui se sont réfugiés derrière le sacro-saint secret défense pour se taire. Et ils sont nombreux...

Voilà pour les certitudes. Elles font resurgir un flot d’interrogations et les scénarios les plus fous. Ainsi, au-delà des commissions légales, certains dénoncent en coulisse depuis longtemps - sans preuve formelle - un « gigantesque » système de surfacturation et de dessous-de-table. Système qui aurait été mis en place, selon les confidences d’un ancien responsable d’un service de renseignement, « au profit du financement de campagnes électorales ou d’enfants de hautes personnalités de la République, avec des pourcentages de répartition entre la droite et la gauche variables au gré des élections ». Mais rien de tout cela ne figure pour l’heure dans les dossiers du juge

Sept morts sur ordonnance

Français, Taïwanais, le contrat des frégates aurait déjà fait près d’une dizaine de morts. La plupart des disparus, à l’exception du capitaine Yin Chin-feng, assassiné, ont été victimes de décès naturels ou se sont suicidés. Du moins d’après les conclusions des enquêtes officielles. Mauvais sort, malédiction ? Toutes les victimes avaient en commun d’avoir suivi, à un moment ou un autre, de près ou de loin, le dossier des frégates. Les spéculations sur les montants des commissions de ce fabuleux contrat alimentent, aujourd’hui encore, tous les fantasmes. Nombre d’observateurs continuent de spéculer, sans pouvoir fournir de preuves irréfutables, sur ces troublantes coïncidences. Chronologie post-mortem :

James Kuo Représentant d’une filiale de la Société générale à Taïwan. Se jette du haut de l’immeuble où il travaille en novembre 1992, soit quelques mois à peine après la signature du contrat « Bravo ». Il aurait participé au montage financier.

Yin Chin-feng Capitaine taïwanais. Il a été retrouvé assassiné dans la baie de Taipei le 9 décembre 1993, au retour d’une mission à Lorient, siège de la DCN, constructeur des navires. Son rapport critiquant l’achat des six frégates françaises a disparu.

Thierry Imbot Ex-agent de la DGSE - le service d’espionnage extérieur que son père, le général Imbot, avait dirigé. Il a été en poste à Taïwan à la période cruciale et connaissait, dit-on, les dessous du marché. Le 10 octobre 2000, il tombe par la fenêtre en voulant fermer ses volets. L’accident reste la thèse officielle.

Jean-Claude Albessard A été envoyé à Taïwan comme agent commercial par Thomson-CSF (vendeur des frégates, devenu Thales) avant de rejoindre Tokyo au lendemain du meurtre de Yin Chin-feng. Meurt en mars 2001 d’un cancer qualifié de « foudroyant » par certains, ce qui est démenti par l’enquête.

Jacques Morisson Ancien officier de marine reconverti chez Thomson, lui aussi détaché à Taïwan pour suivre la partie technique du contrat. Dépressif, il se disait menacé en tant que « témoin » de l’affaire des frégates. Lui se serait suicidé en se lançant dans le vide d’une fenêtre de son immeuble à Neuilly (92), le 4 juin 2001.

Yves de Galzin Ancien représentant à Taïwan de Matra, le concurrent de Thomson CSF, il meurt en août 2001 à Paris des suites d’un « accident thérapeutique ».

Michel Rouaret dernière victime de cette série. Ancien commandant de la gendarmerie de Paris, il était spécialisé dans l’investigation financière. Il sera l’auteur de la première enquête sur d’éventuels détournements en marge du marché. Il est décédé en juillet 2002 d’une crise cardiaque à son domicile.

© le point 03/08/06 - N°1768 - Page 14 - 1474 mots

Publié avec l’aimable autorisation du magazine le Point.

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Droit de réponse

A la suite de l’article intitulé « Frégates de Taïwan : les dernières salves », paru dans l’édition du Point n° 1768 du 3 août 2006, Jean-Jacques Martini nous demande de publier les précisions suivantes :

« Je n’ai jamais "assuré" au cours de mon audition que des commissions versées dans le cadre du contrat des frégates de Taïwan étaient passées par la filiale sud-africaine de Thomson-CSF, mais j’ai seulement indiqué, interrogé par les magistrats instructeurs sur une note d’entretiens de décembre 2003 de M. Rondot saisie à son domicile, qu’il était possible que nous ayons parlé, entre autres sujets qui faisaient l’actualité, de l’affaire des frégates et qu’il se disait alors que Thomson avait une société en Afrique du Sud par laquelle auraient pu passer des flux financiers et qu’en tout cas il s’agissait de rumeurs qui circulaient à l’époque.

Il s’agissait d’une conversation très informelle et en aucun cas d’un échange d’informations reposant sur des faits précis ou avérés comme pourrait le laisser supposer votre article. »

© le point 17/08/06 - N°1770 - Page 28 - 166 mots

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