Paradis fiscaux et judiciaires

Guinée : les milliards de Simandou

vendredi 27 septembre 2013

Guinée : les milliards de Simandou

LE MONDE | 24.09.2013 à 12h07 • Mis à jour le 25.09.2013 à 16h51 |

Par Benoît Hopquin

La mine de Simandou, en Guinée. En avril 2010, la société BSGR réalise une forte plus-value en revendant 51 % de sa filiale guinéenne au brésilien Vale, pour un montant de 2,5 milliards de dollars.

Le 14 avril, dans le hall de l’aéroport de Jacksonville (Floride), Frédéric Cilins cherche la porte d’embarquement de son vol vers Miami quand la police l’interpelle. Le Français a 50 ans, le visage hâlé par le soleil de la Côte d’Azur où il réside et de l’Afrique où le mènent ses affaires. Il sort d’un rendez-vous dans le bar du terminal avec une citoyenne de la République de Guinée, Mamadie Touré, 30 ans. La discussion a tourné autour de documents que l’homme souhaitait récupérer et brûler « de manière urgente ». Il a proposé un million de dollars pour cela.

Frédéric Cilins ignorait un détail : Mamadie Touré portait un micro. L’entretien était enregistré par l’agent Peter Kilpatrick, du FBI, spécialisé dans la corruption. La Guinéenne avait négocié un statut de « témoin coopératif », en échange d’une promesse d’immunité. Depuis un mois, les rencontres et échanges téléphoniques entre elle et Cilins étaient espionnés.

Le FBI a soufflé les questions à Mamadie Touré. La « cible » devait nommer ses commanditaires. Selon la déposition de Kilpatrick devant un juge new-yorkais, Cilins a désigné à de multiples reprises une société que le FBI consignera dans ses rapports comme « l’ entité ».

Ce 14 avril, la police estime en savoir assez. Lors de l’arrestation, elle trouve sur Frédéric Cilins 20 000 dollars serrés dans des enveloppes de la Wells Fargo. Le lendemain, le Français est accusé par un juge de New York d’obstruction à la justice américaine, de tentative de destruction de preuves et de pression sur un témoin dans une affaire criminelle. Il est incarcéré en Floride, puis transféré dans une prison de New York. Il y est toujours.

Cet épisode de polar américain n’est qu’un des rebondissements d’une vaste affaire de présumée corruption qui illustre les zones grises autour de l’exploitation des richesses de l’Afrique. Le dossier a des ramifications sur plusieurs continents et dans plusieurs paradis fiscaux. Il met en scène les géants du secteur minier, Mais aussi le milliardaire George Soros et d’autres grandes fortunes mondiales, ainsi que des personnalités politiques comme Tony Blair.

L’enjeu ? Simandou, une montagne isolée au milieu de la forêt équatoriale, dans les confins de la Guinée. Son sous-sol renferme du minerai de fer, la plus importante réserve inexploitée au monde. Sa valeur : plusieurs dizaines, voire centaines de milliards de dollars. Le sous-sol de la Guinée regorge de matières premières : bauxite, diamant, or, uranium, fer, etc. Les principaux groupes miniers de la planète s’y disputent les concessions. Mais les 11 millions d’habitants ne profitent guère de ces trésors.

De parenthèses démocratiques en interminables dictatures militaires, le pays figure parmi les plus pauvres et corrompus au monde. Transparency International classe la Guinée 162e sur 180 en matière de probité. Dans les rues de Conakry, à côté des gros 4 × 4 qui défilent, la population compte les rares heures où l’électricité fonctionne.

A la fin des années 1990, la Guinée est dirigée par le général Lansana Conté (1984-2008) quand les droits de Simandou sont concédés au géant minier Rio Tinto. Mais le président retire à la multinationale anglo-australienne la moitié des droits du site qui est, en 2008, cédée à la société Beny Steinmetz Group Resources (BSGR). Le dictateur est alors hospitalisé à Genève, où il succombe le 22 décembre. C’est un joli coup pour Beny Steinmetz, première fortune d’Israël, alors âgé de 52 ans. Ce Franco-Israélien discret, résidant à Genève, parlant parfaitement le français, allure sportive et yeux bleus perçants, possède des entreprises enregistrées à Guernesey et basées à Londres ou en Suisse. Il a une longue pratique des affaires en Afrique, mais plutôt dans le diamant. Cette entrée magistrale dans le secteur hautement stratégique du fer intrigue et agace.

DES SOCIÉTÉS-ÉCRANS BASÉES DANS DES PARADIS FISCAUX, C’EST LA ROUTINE

Le contrat de Simandou est le résultat d’un intense lobbying. Le groupe de Beny Steinmetz a installé une filiale en Guinée dès 2005, BSGR Guinea. La même année a été créée aux îles Vierges britanniques une société baptisée Pentler Holdings. Les 50 000 parts de cette coquille vide sont la propriété d’Onyx, une société de management basée en Suisse qui a pour principal client Beny Steinmetz Group. Plusieurs responsables d’Onyx et BSGR apparaissent d’ailleurs dans l’organigramme des deux sociétés. Un tel montage avec des sociétés-écrans basées dans des paradis fiscaux, c’est la routine….

BSGR s’attache au même moment les services de Frédéric Cilins, un chef d’entreprise baroudeur qui a ses entrées dans le pays. Avec deux associés, Michael Noy et Avraham Lev Ran, le Français est nommé à la tête de Pentler Holdings, qui se voit céder 17,65 % de BSGR Guinea. Si cette société venait à obtenir des concessions minières, cette participation prendrait une grande valeur. Une forme d’intéressement au résultat, habituelle pour rémunérer des intermédiaires.

Les tractations avec le pouvoir guinéen se déroulent au mieux. Frédéric Cilins ouvre les portes, puis Beny Steinmetz envoie sur place son homme de confiance, Asher Avidan. Cet ancien du Shin Beth, le contre-espionnage israélien, s’est occupé de la sécurité des ambassades d’Israël. Sa faconde fait merveille. A partir de 2006, le groupe investit 160 millions de dollars sur place : forage, mais aussi écoles, dispensaires, centres culturels, et même un commissariat – signe de bonne volonté. Mais la rumeur se répand sur la manière dont BSGR s’est imposée et sur des « petits cadeaux » offerts aux uns et aux autres.

En mars 2008, s’estimant suffisamment en cour, BSGR met officiellement fin à sa collaboration avec Frédéric Cilins et rachète les 17,65 % de Pentler Holdings à un prix resté confidentiel. Quelques mois plus tard, le groupe obtient donc les droits d’exploitation de la moitié de Simandou.

Au lendemain de la mort de Lansana Conté, un coup d’Etat porte au pouvoir Moussa Dadis Camara. S’ouvre une période orageuse en Guinée, au cours de laquelle des opposants sont éliminés. Mais BSGR reste bien introduit, au point que Beny Steinmetz invite le dictateur au mariage de sa fille en Israël. Camara se fait représenter par son ministre des mines.

Fin 2009, Camara est écarté du pouvoir. Le nouveau gouvernement intérimaire confirme les permis de BSGR sur Simandou et accorde même des droits d’exploitation sur un autre site, Zogota. En contrepartie, la société promet de construire une voie ferrée de 700 kilomètres à travers le pays, un investissement estimé à un milliard de dollars. En avril 2010, BSGR revend 51 % de sa filiale guinéenne à Vale, un poids lourd du secteur minier. Ce groupe brésilien accepte de payer 2,5 milliards de dollars pour devenir majoritaire, et signe un premier chèque de 500 millions. Formidable plus-value pour Beny Steinmetz…

« BSGR a acquis les droits de Simandou sans verser de pas-de-porte, puis a revendu la moitié de ses droits pour 2,5 milliards de dollars, résume Daniel Balint-Kurti, de l’association Global Witness, qui traque la corruption dans le monde. L’Etat et le peuple guinéen ont été lésés. » Le militant y voit un symbole des dérives en Afrique : « Il faut en finir avec cette opacité et les paradis fiscaux, qui permettent de s’accaparer les richesses d’un pays. »

En novembre 2010, une élection présidentielle porte au pouvoir Alpha Condé, un opposant historique, emprisonné pendant deux ans au début des années 2000. Professeur à la Sorbonne pendant son exil (1970-1991), il est présenté à George Soros. Le milliardaire américain, 30e fortune mondiale selon Forbes, est à la tête de plusieurs fondations aux moyens colossaux, comme l’Open Society. Alpha Condé est également introduit auprès de Tony Blair, qui a lancé Africa Governance Initiative, dont le but est d’aider à la démocratisation du continent.

Par l’intermédiaire de leurs fondations, George Soros et Tony Blair apportent un soutien logistique et financier au nouveau gouvernement guinéen. Un comité technique est créé afin de revoir tous les accords miniers. L’Etat triple le montant des royalties, exige d’obtenir une participation gratuite de 15 % dans les mines privées. Ces parts seront regroupées dans une entreprise publique, la Société guinéenne de patrimoine minier (Soguipami). A priori, rien là que la volonté d’un pays de remettre la main sur ses intérêts.

Certains acceptent. Rio Tinto paye ainsi 700 millions de dollars supplémentaires pour conforter ses droits sur l’autre moitié de Simandou. Mais BSGR, elle, renâcle. Conakry lance alors une enquête sur la façon dont ce groupe a obtenu la moitié de Simandou. Avec l’aide de Soros, il s’attache les services de DLA Piper, un énorme cabinet d’avocats américain – 4 200 juristes implantés dans trente pays. Au moins trois entreprises spécialisées dans l’investigation sont embauchées, dont Veracity Worldwide, société de détectives privés spécialisée dans les affaires économiques.

Les limiers découvrent des cadeaux faits à des dirigeants du pays : une montre en or incrustée de diamants offerte à Lansana Conté ou une réplique de formule 1 au 1/24 incrustée d’un diamant, d’une valeur de plusieurs milliers de dollars, donnée au ministre des mines. BSGR niera le premier don et contestera la valeur marchande du second.

Steven Fox, un enquêteur de Veracity et ancien de la CIA, remonte jusqu’à Frédéric Cilins et Mamadie Touré. Cette dernière se présente comme la quatrième épouse de feu Lansana Conté de cinquante ans son aîné. Après la mort de son époux, elle a fui aux Etats-Unis. Elle s’est installée en Floride et y a investi dans l’immobilier. Mais l’origine de ses fonds est opaque. La jeune veuve possède des documents qui semblent compromettre BSGR. Ces papiers, que Le Monde a pu consulter, courent de 2006 à 2010. Les « lettres d’engagement » ou « contrats de commission » portent la signature de Mamadie Touré, « femme d’affaires » à la tête d’une société baptisée Matinda. Certains sont contresignés par Asher Avidan pour BSGR. La plupart lient Matinda à Pentler Holdings.

Tous les documents promettent à Mamadie Touré soit de l’argent, soit des participations, en cas d’obtention de la concession de Simandou. Ainsi, par un contrat daté du 27 février 2008, « la société BSG Resources s’engage à donner 4 millions de dollars à titre de commission pour l’obtention des blocs 1 et 2 de Simandou. La société Matinda s’engage pour sa part à faire toutes les démarches nécessaires pour obtenir des autorités la signature pour l’obtention desdits blocs en faveur de la société BSGR Guinea ». Sur cette somme, 2 millions seront versés à Matinda et 2 millions « répartis entre les personnes de bonne volonté qui auraient contribué à la facilitation de l’octroi desdits blocs ».

Ces contrats sont très légalement tamponnés par le greffier du tribunal de Conakry. D’autres, datant de 2010, après que Mamadie Touré eut fui son pays, sont signés cette fois à Freetown, en Sierra Leone voisine. Ils ressemblent à un achat de silence : Pentler Holdings accepte de verser 5 millions supplémentaires puis 3,1 millions de dollars contre « la confidentialité absolue ». Ces « pièces à conviction » atterrissent opportunément entre les mains de la justice américaine. En vertu d’une loi qui l’autorise à s’intéresser aux affaires de corruption internationale qui ont des ramifications sur le sol américain, le procureur de New York est saisi en janvier 2013. Mamadie Touré est entendue en février. Elle accepte de coopérer et de piéger Frédéric Cilins…

En prison depuis cinq mois, le Français plaide non coupable. Ses avocats américains n’ont pas souhaité « commenter en l’état ». Mais, lors des auditions, ils affirment que les documents sont des faux. Ils assurent également que les rendez-vous entre Frédéric Cilins et Mamadie Touré n’avaient pour but que d’en finir avec les tentatives de chantage de la Guinéenne à l’encontre de la fameuse « entité » décrite par le FBI, en clair BSGR. « Elle ment », ne cessent-ils de répéter à l’audience.

ENTRE LA CORRUPTION OU LA MACHINATION

BSGR a la même ligne de défense. Asher Avidan assure que sa signature a été imitée et que les documents sont « des faux grossiers ». « Ça prend deux minutes à faire », assure l’ancien du Shin Beth. Une expertise des documents est en cours, et le procès de Cilins aux Etats-Unis est attendu avant la fin de l’année. Il devra trancher entre la corruption ou la machination.

L’interpellation du Français en Floride a été suivie de l’arrestation de deux hommes sur le sol guinéen. Issaga Bangoura est le responsable de la sécurité de BSGR Guinea. Ibrahima Sory Touré en est le vice-président. BSGR l’aurait choisi « pour ses compétences professionnelles et sa connaissance du pays ». Il est aussi le demi-frère de Mamadie Touré.

Les deux hommes sont inculpés de corruption passive par la justice guinéenne. Ils auraient reçu 100 000 dollars de BSGR. Un bonus remis en toute légalité, assure la société. Ils sont emprisonnés à Conakry. Rachel Lindon, une avocate française qui les défend, dénonce l’arbitraire de la procédure. Les deux hommes n’auraient été interrogés que sommairement. « Aucun droit n’est respecté », dit-elle.

Rachel Lindon a été surprise de croiser à Conakry des agents du FBI en costume sombre et 4 × 4, « comme dans les séries télévisées », venus interroger ses clients. Elle soupçonne des pressions pour que les salariés témoignent contre leur employeur. « Mes deux clients sont illégalement détenus dans le seul but de récupérer les droits de BSGR », estime-t-elle. Un autre avocat de la défense, guinéen cette fois, assure que Mamadie Touré est revenue dans son pays, logeant dans un luxueux complexe de Conakry. Le fait qu’elle n’ait pas été inquiétée par la justice locale prouverait qu’elle est utilisée par le gouvernement contre BSGR.

Autour des milliards de Simandou s’est donc engagée une partie où tous les coups sont permis. « Notre système informatique a été hacké par une société privée », assure Asher Avidan. Pas de conversations qui ne soient enregistrées et remises à la presse ou mises sur Internet. Des vidéos piratées circulent, allant dans le sens de l’un ou l’autre camp. Sur l’une, on voit Mamadie Touré lors d’une réception organisée par BSGR à Conakry en 2006 : elle entre en grand apparat, entourée de soldats de sa garde, et de tous les protagonistes du dossier.

BSGR conteste-t-il la qualité d’épouse de Mamadie Touré ? Voilà une photocopie de son passeport diplomatique de 2007, où il est écrit « épouse PRG », pour président de la République de Guinée. Une autre vidéo la montre dans la tribune lors d’une cérémonie en 2008, présentée par le speaker comme l’épouse du président, « notre soeur, notre maman ».

Pour répliquer, BSGR a appointé une société de relations publiques, FTI, dirigée par Lord Mark Malloch-Brown. Il a été vice-secrétaire général de l’ONU et ministre des affaires étrangères du gouvernement de Gordon Brown. Mais il a aussi travaillé pour un fonds d’investissement… de George Soros. Au printemps, BSGR a découvert que le lord fournissait à son rival des éléments confidentiels. La société a obtenu de la justice britannique la résiliation du contrat et un dédommagement substantiel.

Beny Steinmetz a quelque raison de voir dans ses malheurs l’influence du milliardaire américain. « Soros finance une campagne de calomnies à notre encontre », affirme de son côté Asher Avidan. Revenue Watch, qui conseille le gouvernement guinéen, est financée par Soros. BSGR accuse Global Witness, qui diffuse les éléments à charge du dossier, de dépendre des subsides d’une fondation proche de Soros. « Cela relève de la théorie conspirationniste », assure Daniel Balint-Kurti.

BSGR continue de « contester la légalité du processus de revue des titres miniers » mais est sous pression. Son partenaire Vale a suspendu le paiement des 2 milliards restants tant que l’affaire ne sera pas éclaircie. Fin août, la police suisse a effectué des perquisitions au siège d’Onyx et au domicile genevois de Beny Steinmetz, sur commission rogatoire de la Guinée.

Selon BSGR, derrière les arguments moraux, se joue une simple bataille économique. Prouver la corruption permettrait de casser les contrats, de récupérer les droits de Simandou et de les revendre à des sociétés plus proches du nouveau pouvoir. « Blair est contre nous, Soros est contre nous, pour des motivations qui ne sont pas aussi nobles qu’ils le prétendent. Cette affaire est mille fois plus grande que nous », assure Asher Avidan.


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