Paradis fiscaux et judiciaires

Le juge, l’espion et le banquier

samedi 1er juillet 2000

le Journal du Dimanche, Le juge, l’espion et le banquier, 11/06/2000 (Michel DELÉAN) : « La Direction de la surveillance du territoire (DST [...]) est soupçonnée d’avoir prêté son concours à une curieuse tentative de déstabilisation visant le juge d’instruction Isabelle Prévost-Desprez, une magistrate chargée de plusieurs dossiers bancaires considérés comme sensibles. “Il s’agit peut-être d’une nouvelle affaire Halphen”, confie avec inquiétude un haut magistrat. [...]

Le 29 février, le commissaire B. de la DST obtient un rendez-vous à la Chancellerie [...]. [Il] est venu “balancer” [...] la juge Isabelle Prévost-Desprez [qui] aurait, lors d’un dîner à New York, [...] rencontré un responsable du groupe Bolloré et discuté avec lui du dossier de la banque Rivaud. Or cet établissement, longtemps considéré comme la ”banque du RPR”, est passé sous le contrôle du groupe Bolloré en 1997. Le groupe est partie civile dans la procédure judiciaire - la disparition de 200 millions de francs avant la reprise de la banque -, et c’est Isabelle Prévost-Desprez qui en est chargée. La juge aurait donc [...] commis une faute grave. [...]

L’épisode du dîner va [...] être repris et utilisé par l’ancien directeur général de la banque Rivaud, Bernard Liffort de Buffévent, mis en examen [...]. Il dépose le 11 mai une requête en suspicion légitime. [...]

Au ministère de l’Intérieur, il règne un certain embarras. On laisse entendre que le commissaire B. a cru “faire son devoir” [...] “avec l’accord de sa hiérarchie”. [...] Il se murmure que le commissaire B. “traite” de longue date [...] M. de Buffévent. [...] [Il] aurait appris l’existence du dîner à New York par l’un des convives, [...] Jean-Luc Delahaye, ancien juge d’instruction financier à Paris, parti “pantoufler” dans le groupe Bolloré avec le titre de directeur juridique. [...]
Mariée à un banquier, la magistrate l’a accompagné [...] à New York et a effectivement participé à un dîner privé où se trouvait notamment Jean-Luc Delahaye qu’elle ne connaissait pas. Sa hiérarchie, rassurée, la soutient ».

[Comme le RPR, la banque Rivaud et son directeur de Buffévent sont dans le noyau de l’iceberg françafricain. Ce dernier méritait d’être bien “traité”}. Pourquoi l’était-il par la DST et le ministère de l’Intérieur ? À quelles fins l’actuel ministre a-t-il cautionné la tentative de déstabilisation d’une magistrate financière dérangeante ? Qu’a-t-il de commun avec les histoires de la “banque du RPR” ?

L’affaire illustre par ailleurs le constant mélange des genres caractéristique de la Ve République. Delahaye a “pantouflé” sans obstacle. Dirigeant du trust françafricain Bolloré, il a tenu un rôle décisif dans la tentative de déstabilisation de la juge chargée de réparer le préjudice fait à son groupe. Allez comprendre...
On comprend mieux, par contre, les états d’âme des juges financiers récemment interviewés par Arte : ils ou elles se découvrent des adversaires jusqu’au cœur de l’État].}

Extrait de Billets d’Afrique et d’Ailleurs N°83 - Juillet-Août 2000 -

Billets d’Afrique et d’Ailleurs est la revue mensuelle éditée par Survie.

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