Paradis fiscaux et judiciaires

Procès Elf : le sang de l’Afrique derrière les « caisses noires » offshore

mercredi 6 juin 2007

Procès Elf : le sang de l’Afrique derrière les « caisses noires » offshore

Elf en Afrique, c’est une histoire de sang et de misère [1]. Elf a été créée en 1967 pour, entre autres, servir de faux-nez au financement et à l’action des services secrets français en Afrique. Elle abritait plusieurs centaines de barbouzes, entretenait des sociétés de mercenaires, participait au montage de coups d’État : on a même retrouvé dans les coffres de la Tour Elf les traces écrites de l’organisation de l’un d’entre eux, au Congo-Brazzaville.

Depuis Genève et d’autres paradis fiscaux (de plus en plus nombreux), Elf a organisé le drainage des énormes marges occultes sur l’exploitation de l’or noir africain : production non déclarée au large des côtes, sous-évaluation des redevances, surfacturation des investissements et prestations, arnaques sur le préfinancement des productions futures, etc. Cet argent permettait de financer le contrôle soft ou hard des pays producteurs. Contrôle soft par la corruption des décideurs locaux, la coorganisation des scrutins truqués, l’achat de la solidarité de la classe politique française (« le vaisseau France » de Le Floch). Contrôle hard avec le financement des polices politiques, des gardes dictatoriales, des milices ou des mercenaires ; l’implication dans les coups d’État ou les guerres civiles.

Tous ces actes sont bien sûr illégaux, inavouables, délinquants ou criminels. Ils se fondent sur le schéma de base de la Françafrique : la confiscation des indépendances africaines. En 1960, l’histoire acculait De Gaulle à accorder l’indépendance aux colonies d’Afrique noire. La France, « meilleure amie de l’Afrique et du développement », se flattait de « protéger » cette nouvelle légalité internationale proclamée. En même temps, De Gaulle chargeait son éminence grise, Jacques Foccart, d’organiser le maintien de la dépendance [2] - avec la complicité de chefs d’État « amis de la France », soigneusement sélectionnés (jusque dans les services secrets français, comme Omar Bongo). Le contrôle soft et hard de pays indépendants étant interdit, il ne pouvait se financer qu’au black - via les paradis fiscaux. En même temps, l’énorme masse d’argent noir ainsi générée installait les « réseaux » françafricains dans une formidable opulence et capacité corruptrice, les laissant s’autonomiser en un système quasi-mafieux [3].

Elf a pris une part déterminante dans la guerre d’agression contre le Nigeria, dite « guerre du Biafra » (1967-1970, 2 millions de morts). Car la Françafrique a toujours eu un penchant expansionniste, vers l’Afrique anglophone ou latine (les ex-colonies belges, portugaises et espagnoles). Avec l’argent et la logistique d’Elf, Paris a fourni armes et mercenaires afin d’aider à détacher du géant anglophone sa région pétrolifère. Cela s’accompagnait déjà d’une propagande très élaborée, et d’un recours au déguisement humanitaire. L’instrumentalisation de la famine justifiait une sorte de pont aérien urgencier. Les « réseaux » livraient des armes dans des avions siglés de la Croix-Rouge. L’ancien ministre de la Coopération Bernard Debré a participé dans sa jeunesse à ces opérations clandestines et en reste très fier.

Le Cameroun a été maintenu dans le giron français au terme d’une guerre occultée, semblable à celle du Vietnam, parsemée de crimes contre l’humanité, et qui a fait plusieurs centaines de milliers de morts (1957-1970). Depuis, la terreur policière n’a pas cessé, même si la corruption permet d’asservir les moins résistants. Cette corruption a d’ailleurs pris des proportions record, pourrissant la vie politique, économique et sociale. Selon Loïk Le Floch-Prigent, c’est Elf qui a choisi l’actuel potentat camerounais, Paul Biya. Dans l’ombre de la compagnie pétrolière, le procès Elf montre l’agitation des réseaux Pasqua - vieux financeurs de la Chiraquie. Via les paradis fiscaux, des prêts et instruments financiers relevant de l’escroquerie ont nourri ces réseaux tout en augmentant la dette du pays - donc en minant les budgets éducatif et sanitaire.

Au Congo-Brazzaville, Elf était extrêmement satisfaite de Denis Sassou Nguesso, un dictateur « marxiste, toujours sous contrôle d’Elf », selon la délicieuse formule de son grand ami Le Floch. Le pays était spolié à souhait. Mais, en 1991, le peuple n’en a plus voulu. Des sortes d’« États généraux » de la démocratie, la Conférence nationale souveraine (CNS), ont été organisés. Contre la CNS, Elf et les réseaux ont tenté un putsch : ne réclamait-elle pas un audit de l’argent du pétrole ? Le putsch a échoué, mais Elf a corrompu les personnalités impliquées dans l’audit, nous apprend le curieux « auditeur » d’Elf, Pierre Fa. Elle n’a cessé de manœuvrer contre la démocratie puis le régime de Pascal Lissouba, élu à la suite de la CNS. Elle s’est impliquée dans la constitution et l’armement de milices, elle a continué de financer et d’armer le dictateur déchu Sassou Nguesso, jusqu’à provoquer une guerre civile en juin 1997. En même temps, l’argent du pétrole payait les armes côté Lissouba, si bien que dans ce conflit, selon le mot d’un député français, « il n’y a pas une balle qui n’ait été payée par Elf ».

Comme souvent, il y avait suffisamment de clans et de caisses noires au sein d’Elf pour financer tous les camps de la guerre civile - et donc se retrouver à coup sûr dans le camp du vainqueur. Il n’empêche : Elf et la Françafrique penchaient massivement en faveur de Sassou. Elles lui ont apporté l’appui de leurs alliés : un millier de soudards du dictateur tchadien Idriss Déby, la Garde présidentielle de Mobutu déchu, des restes de l’armée et des milices rwandaises qui commirent le génocide de 1994, plus d’une centaine de mercenaires et barbouzes français, et enfin l’invasion de l’armée angolaise - puissamment équipée grâce aux pompes à finances de l’Angolagate.

Ancien bras droit de Charles Pasqua, le préfet Jean-Charles Marchiani a expliqué à la justice que la contrepartie des livraisons d’armes de l’Angolagate était une « aide » angolaise « à l’action de la France dans cette partie de la région, qui s’est concrétisée par l’envoi de troupes dans les deux Congo. » Nul citoyen français ne savait jusqu’alors que son pays s’était ainsi engagé dans deux des guerres civiles les plus meurtrières d’Afrique.

Restauré, Sassou II s’est trouvé rapidement confronté à une contradiction : il lui fallait des élections pour acquérir une légitimité internationale, mais il était sûr de les perdre à moins d’écraser les populations du Sud, majoritaires, qui lui demeurent hostiles. Il a donc déchaîné contre elles la coalition peu recommandable qui lui avait apporté la victoire. Entre décembre 1998 et décembre 1999, les agressions contre des civils ethniquement ciblés, au sud de Brazzaville et du pays, ont fait au moins autant de victimes que, durant la même période, les conflits au Kosovo, à Timor Est et en Tchétchénie réunis : probablement cent mille morts, quantité de villages rasés, le viol systématique de « plusieurs dizaines de milliers » de femmes, selon l’ONU. Plus d’un sixième de la population congolaise a dû fuir dans les forêts, où des dizaines de milliers de personnes, surtout les enfants et les vieillards, sont morts de faim et de maladies.

Au moins 353 jeunes réfugiés (peut-être un millier), rapatriés de Kinshasa vers le port de Brazzaville sous l’égide du Haut-commissariat aux réfugiés, ont été emmenés et froidement assassinés. Au nom de ces « disparus du Beach », l’association des parents, présidée par le colonel Marcel Touanga, a porté plainte pour crimes contre l’humanité en Belgique et en France. En vérité, la liste de ces crimes est une interminable litanie, et elle a connu des rallonges jusqu’en mars 2003.

La terreur et la fraude électorale ont permis de doter le Congo-Brazzaville d’une nouvelle Constitution quasi monarchique et d’un État entièrement dévoué à Denis Sassou Nguesso. Il est ainsi redevenu le complice idéal de Total (qui a absorbé Elf) pour la poursuite d’une équation surréaliste : l’échange d’un “plus” contre trois “moins”, du pétrole congolais contre une dette galopante, égale à trois fois le PIB du pays. Où s’opère cette alchimie ? Dans une chaîne de paradis fiscaux. L’argent du pétrole offshore se perd dans les comptes offshore.

Un peu de l’argent de la dette est quand même dépensé au Congo : depuis Genève, les comptes de la pétrodette payaient, on l’a vu, les armes des deux camps de la guerre civile... La ruine, en prime.

L’Angola est en principe un pays de rêve, avec au large de ses côtes d’exceptionnels gisements de pétrole. C’est sans doute la convoitise de cet or noir (et de ses diamants) qui lui a valu d’être en guerre civile depuis son indépendance, en 1975, jusqu’en 2001. Là encore, le procès Elf vient confirmer qu’Elf finançait les deux camps de la guerre civile : le gouvernement, via les circuits bien huilés d’André Tarallo, et la rébellion Unita, via les caisses noires d’Alfred Sirven. La guerre pouvait durer longtemps, faire son million de morts et transformer le pays en champ de mines.

L’Angolagate ouvre sur le tableau d’une mondialisation mafieuse : les nappes financières des services secrets français, russes, américains, israéliens, etc. se connectent sur un magma de spéculations et de trafics, portant sur le pétrole, les armes, la dette, les diamants, les jeux, la fausse monnaie... Dans l’un des plus grands gisements de la planète, 10 % des parts vont à la firme Falcon Oil, de Pierre Falcone, et 5 % à une firme de mercenaires. Ainsi, la fourniture de biens et services de guerre est comme génétiquement inscrite dans l’exploitation pétrolière. Pas étonnant que les pays pétroliers africains soient si souvent en guerre civile !

L’on constate par ailleurs que la plupart des protagonistes de l’Angolagate officiaient à la fois dans le pétrole et dans les armes, en émargeant à un ou plusieurs services secrets. C’est que les commerces du pétrole et des armes, qui drainent tous deux jusqu’à 50 % de commissions et rétro-commissions, supposent un même savoir-faire : jongler entre les paradis fiscaux. Et tous les services secrets ont toujours estimé que les autorités politiques ne leur allouaient qu’un budget très insuffisant. Ils se servent donc là où il y a de l’argent. L’“honorable correspondant” Sirven, par exemple, avait de quoi se payer la classe politique française, rien qu’avec ses cagnottes suisses connues (3 milliards de francs). En attendant, les habitants de l’Eldorado angolais sont parmi les plus misérables de la planète... à part le clan dirigeant, qui exfiltre au minimum un milliard de dollars chaque année via les paradis fiscaux.

Au Tchad, la perspective de considérables gisements terrestres au sud du pays a poussé le dictateur Idriss Déby, « assassin invétéré » [4], à pratiquer plusieurs nettoyages ethniques préventifs dans la zone pétrolifère. Massacres, égorgements, tortures et viols sont une constante de ce régime. Elf s’est officiellement retirée du pactole pétrolier tchadien, mais Déby est son homme, et tout porte à croire que ce retrait s’inscrit dans un marchandage plus vaste avec les compagnies anglo-saxonnes. Idriss Déby ne fait pas que dans le massacre : il pille son pays avec une conscience et une constance sans beaucoup d’égales. Il se prête aussi au faux-monnayage. Tout ceci supposant bien entendu le relais des paradis fiscaux.

Au Gabon, l’ancien policier et agent secret Omar Bongo a suffisamment distillé la terreur pour qu’il ne soit plus nécessaire de l’exercer en permanence. De simples menaces téléphoniques suffisent le plus souvent, quand la corruption n’a pas fait son œuvre. Omar Bongo, lui aussi, a fait transiter durant sa carrière plusieurs milliards d’euros par divers paradis fiscaux. Moyennant quoi son pays, l’un des plus riches d’Afrique en production par habitant, est aussi l’un des plus attardés au plan sanitaire.

[1] Survie a déjà beaucoup publié à ce sujet. Les paragraphes qui suivent n’en sont qu’un aperçu très sommaire. Cf. en particulier F.X. Verschave, La Françafrique, Stock, 1998, ch. 4 (Biafra pétrolo-humanitaire) ; Noir silence, Les arènes, 2000 (notamment les chapitres 1, 2, 8, 10, 12, 19) ; L’envers de la dette. Criminalité politique et économique au Congo-Brazza et en Angola, Agone, 2001 ; Noir Chirac, Les arènes, 2002 (chapitres 7, 15 et 16). Parmi les Dossiers noirs publiés chez L’Harmattan par Agir ici et Survie, les numéros 7, 8 et 13 traitent du Tchad et du Cameroun.

[2] Pour quatre raisons : le rang de la France à l’ONU, avec un cortège d’États clients ; l’accès aux matières premières stratégiques (pétrole, uranium) ou juteuses (cacao, bois, coton, etc.) ; le financement parallèle du parti gaulliste, puis de tous les partis de gouvernement ; une sous-traitance dans la stratégie atlantiste de containment des ambitions soviétiques.

[3] Sur les liens entre Elf, les places offshore et la corruption politique, Survie lance une campagne Or noir, paradis sanglants, démocratie exsangue : la clef de l’affaire Elf est dans les paradis fiscaux.
Contact : Sophie Brondel, 01 44 61 03 25, sophie.survie@wanadoo.fr

[4] La Cour d’Appel de Paris a relaxé en 2002 l’auteur de Noir silence dans le procès pour offenses à chefs d’État intenté par les pétrodictateurs Omar Bongo, Idriss Déby et Denis Sassou Nguesso. En raison du « sérieux » de l’enquête. L’expression « assassin invétéré », appliquée à Idriss Déby, fait partie de celles qui ont été jugées sérieuses. À vrai dire, la somme des témoignages recueillis à propos du Tchad, via notamment le député Ngarléjy Yorongar, montre que le terme est faible au regard de deux décennies de crimes contre l’humanité (chef militaire sous son prédécesseur, Hissein Habré, Idriss Déby avait déjà beaucoup massacré).

Extrait de Billets d’Afrique et d’Ailleurs N°115 - Juin 2003 -

Billets d’Afrique et d’Ailleurs est la revue mensuelle éditée par Survie.

Publié avec l’aimable autorisation de l’Association Survie.

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