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Pulvar suspendue : l’échine souple de CNews face au FN

dimanche 30 avril 2017 par marieagnes

Episode n°57 de l’obsession L’empire

Pulvar suspendue : l’échine souple de CNews face au FN

Selon nos informations, la direction de la chaîne a bel et bien cédé aux pressions du Front national en écartant la journaliste de l’antenne.

28 avril 2017

Texte Raphaël Garrigos et Isabelle Roberts Illustration Sébastien Calvet

Audrey Pulvar, la journaliste de la chaîne info de Canal+, CNews (ex-i-Télé), appelle à faire barrage au Front national en votant Emmanuel Macron au deuxième tour de la présidentielle ; elle est suspendue de l’antenne de CNews : Bolloré = Le Pen. Hourvari, indignations, hauts cris. Il y a des méchants, une gentille : fin de l’histoire. Bien sûr, c’est un peu court et légèrement plus compliqué que ça.

C’est Le Parisien qui sort l’info mercredi 26 avril au soir : Audrey Pulvar est éjectée. Sa très grande faute ? Elle a signé une tribune initiée par la ministre des Familles, de l’Enfance et des Droits des femmes, Laurence Rossignol, intitulée « Féministes, nous ne voulons pas du Front national. Nous votons Emmanuel Macron ! ». Rien que du beau linge dans ce texte publié mercredi par le Huffington Post : Agnès Jaoui, Yvette Roudy, Bruno Solo, Julie Gayet… et deux journalistes. Audrey Pulvar donc, mais aussi Laura Tenoudji, alias « Laura-du-web », un surnom qui lui vient de sa fonction dans Télématin (France 2) où elle tient une rubrique consacrée à internet. Et Audrey Pulvar. Si la chaîne publique ne s’est pas émue de l’engagement de Laura-du-web, dont le métier n’est pas de causer politique, CNews est allée vite : zou, suspendue jusqu’au 7 mai (inclus) Audrey Pulvar, et ce pour avoir manqué à son devoir de réserve et de neutralité. Ouvrant aussitôt, sur Twitter, la boîte à gifles : censure, inacceptable, etc.

Le Front national a passé sa journée à crier au scandale. En suspendant Audrey Pulvar, la direction de CNews semble obtempérer à l’ordre du FN

L’intéressée s’exprime peu – du moins n’a-t-elle pas donné suite aux demandes d’entretien des Jours –, cite René Char sur Twitter (« Au soleil d’hiver, quelques fagots noués et ma flamme au mur » – nous non plus, on n’a rien compris) et remercie de leur soutien ceux qui s’émeuvent de sa suspension, à savoir un bel aréopage pour l’essentiel socialiste bon teint, allant de BHL à Harlem Désir en passant par Najat Vallaud-Belkacem ou Audrey Azoulay. Il faut dire qu’avant que Le Parisien ne révèle l’info de la suspension d’Audrey Pulvar mercredi soir, le Front national a passé sa journée à pousser des cris d’orfraie sur les réseaux sociaux, notamment Florian Philippot, vice-président du FN, qui, en fin d’après-midi, tweete : « Pétition contre MLP signée par Audrey Pulvar, qui anime des émissions politiques sur @cnews. Ça pose un vrai problème d’impartialité. » Puis le soir, David Rachline, le maire FN de Fréjus et directeur de campagne de Marine Le Pen, rend publique la lettre qu’il a envoyée à la direction de CNews pour chouiner : « Une suspension de madame Pulvar aux émissions politiques de CNews est indispensable », écrit-il dans sa lettre de dénonciation. Avec sa décision, la direction de CNews semble obtempérer de fait à l’ordre du Front national.

Selon le site Puremédias, qui en est partenaire, dans l’émission de RTL Les dessous de l’écran qui sera diffusée ce dimanche, Thomas Bauder, directeur de l’information délégué de CNews, justifie ainsi la suspension d’Audrey Pulvar : « Ce n’est pas tant la pétition contre Marine Le Pen que l’appel au vote pour Emmanuel Macron qui pose un problème. Audrey Pulvar n’aurait pas dû le révéler. Nous recevons l’ensemble des candidats, leurs soutiens, et Audrey ne peut pas tenir une position face à un représentant du Front national alors qu’elle s’est exprimée et qu’elle fait un appel au vote clair, net et précis pour Emmanuel Macron. »

Rien n’interdit aux journalistes d’avoir des opinions politiques et de les exprimer publiquement. Mais pendant la présidentielle, les règles du temps de parole compliquent tout

Alors bon. D’abord, ce que dit Thomas Bauder n’est pas tout à fait vrai. Un journaliste peut parfaitement – rien ne lui interdit – avoir des opinions politiques, les exprimer publiquement, et exercer son métier. Aucune charte – et de toute façon, pour mémoire, CNews n’en a pas – n’oblige un journaliste à une quelconque neutralité. Quoiqu’en dise le FN, qui est particulièrement bien placé pour donner des leçons de déontologie et de morale. En revanche, la neutralité, c’est une pratique, tout spécialement à la télé. La presse écrite, par exemple, s’en tamponnant joyeusement le coquillard, sans pour autant forcément faire son travail de manière malhonnête. À la télé, et tout spécialement sur les chaînes info, les avis, les opinions, on laisse ça aux éditorialistes, généralement un de droite, un de gauche. Mais encore une fois, c’est une pratique, pas une obligation.

Évidemment, en période de campagne présidentielle, tout cela devient beaucoup plus compliqué à cause des règles du temps de parole. Car celui des soutiens des candidats doit être décompté. Prenons le cas de Line Renaud qui, ça ne peut vous avoir échappé, est un soutien d’Emmanuel Macron. Si – on n’est jamais à l’abri d’un malheur – Line Renaud s’aventurait à chanter Ma cabane au Canada dimanche chez Drucker, eh bien, sauf à glisser son soutien à Macron dans les paroles, il n’y a pas de souci. En tout cas, pas avec le CSA : pour les saignements d’oreilles occasionnés, c’est la Cour européenne des droits de l’homme qu’il faut saisir.

Mais avec Audrey Pulvar, dont le métier est de commenter l’actualité politique, c’est une autre affaire : à partir du moment où elle a exprimé son soutien à Macron, sitôt qu’elle ouvre la bouche sur CNews, sa parole, quelle qu’elle soit, doit être décomptée au titre du candidat d’En marche. Décomptée, donc compensée, pour respecter la règle de l’égalité des temps de parole. Ce qui signifie que, pour cinq minutes de Pulvar, CNews doit dégoter cinq minutes de Le Pen. La chaîne a préféré se passer de ses services plutôt que de compenser, comme l’ont fait avant elle France Culture et Europe 1 avec deux soutiens de Macron, Jean-Louis Bourlanges et Daniel Cohn-Bendit. Laura-du-web, tant qu’elle ne cause pas politique dans Télématin, ne devrait pas être inquiétée.

Selon nos informations, ce sont bel et bien les jérémiades du FN qui ont déclenché la suspension d’Audrey Pulvar

Audrey Pulvar connaît d’ailleurs parfaitement cette règle-là pour en avoir déjà été l’objet. En 2011, lors de la précédente primaire socialiste à laquelle concourrait Arnaud Montebourg, alors compagnon d’Audrey Pulvar, i-Télé, considérant que son statut de « femme de » était un soutien de fait, avait retiré la journaliste avant de lui confier une interview non-politique. Et France Inter avait fait de même. Lire la suite.


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