Paradis fiscaux et judiciaires

L’ancien conservateur de la BNF jugé pour le vol d’un manuscrit

samedi 4 mars 2006

L’ancien conservateur de la BNF jugé pour le vol d’un manuscrit

Stéphane Durand-Souffland

04 mars 2006

Procès Face au tribunal, Michel Garel s’est dit victime d’un complot, décrivant un univers professionnel de « haines cuites et recuites ».

LA PRÉSIDENTE de la 16e chambre correctionnelle de Paris, Anne-Marie Beauguion, donne à son interminable présentation des faits l’ambitieuse appellation de « résumé ». Mais c’est en réalité d’un extraordinaire scénario qu’il s’agit, dans lequel on retrouve tous les ingrédients d’un film ou d’un roman à succès.

Un cadre : la Bibliothèque nationale de France (BNF). Des personnages intrigants : conservateurs jaloux de leur pré carré, « un monde de haines cuites et recuites », selon Michel Garel, 58 ans, poursuivi pour vol et dégradation d’une inestimable bible hébraïque, « H 52 » dans la nomenclature maison (lire l’encadré). Des vols, donc – en série, prescrits pour la plupart –, de volumes précieux qui s’évaporent sans que nul s’en aperçoive sur le moment. Une enquête interne qui dresse le portrait-robot du Belphégor de Tolbiac : prudent, connaissant l’hébreu, le fonds de la BNF, sans état d’âme, prélevant sur commande, par pure cupidité, délaissant les pièces trop identifiables, préférant découper quelques feuillets quand l’ensemble est trop connu.

La police alertée par un corbeau

Un corbeau lettré qui, en termes choisis, met la police sur la piste Garel alors que la BRB s’embrouille dans les parchemins. Un savant de Jérusalem qui donne de la consistance aux accusations anonymes, un collectionneur sans frontières qui collabore « spontanément » de peur de se trouver englué, une pseudo-amie qui, sans crier gare, accable le suspect, conservateur en chef des manuscrits hébraïques.

Lorsque Mme Beauguion donne enfin la parole au prévenu, qui encourt cinq ans de prison et 75 000 € d’amende, l’audience a commencé voilà deux heures et demie. La magistrate propose alors, en guise de questionnement, un cocktail judiciaire de sa composition : un quart affable, trois quarts à charge, qui grise la très bondissante avocate de la BNF, partie civile. En défense, Me Lev Forster s’indigne, demande que lui soit donné acte d’une formule nettement plus accusatrice que les autres. La présidente le renvoie dans ses cordes mais modère son propos. Parole, donc, à Michel Garel.

Pour résumer vraiment, il lui est reproché d’avoir retiré l’inestimable « H 52 » des collections dont il avait la garde, de l’avoir démembré puis remonté de travers pour le rendre moins reconnaissable. Ensuite, s’étant procuré une autorisation de sortie du territoire, de l’avoir vendue sans en révéler la provenance, entre 80 000 et 100 000 $, à David Sofer, un amateur basé à Londres, lequel, quelque temps plus tard, le met à l’encan chez Christie’s, à New York, et en retire 300 800 $. C’est alors que le savant de Jérusalem au nom de prophète, Malachie Beit Arie, établit un rapprochement avec le « H 52 », et que Yaëlle Z., l’amie ingrate, « balance » Michel Garel aux enquêteurs.

A la barre, le conservateur en chef est à la peine. Certes, il dompte l’imparfait du subjonctif comme naguère la calligraphie ashkénaze de l’Italie médiévale, mais il est un peu court sur ses explications. « Seul contre tous », il n’a jamais cru au portrait-robot brossé par l’enquête interne de la BNF – il est vrai que celui-ci lui va comme un gant. Lui, il voit derrière les larcins la main de juifs orthodoxes obsédés par la réappropriation de la moindre virgule pieuse, constitués en « gangs internationaux de saints hommes ». A la BRB, M. Garel cite le Talmud qui les inspirerait : « Voler un voleur est absous », déclare-t-il sur PV. « J’ai ajouté : mais c’est interdit », complète-t-il devant la présidente dubitative.

Il ignorait, jure-t-il encore, que le document pour lequel son mécène, feu le millionnaire Edmond Safra, désirait une autorisation d’exportation, était le « H 52 » déguisé. « Rocambolesque », témoigneront la veuve et le secrétaire du banquier mort à Monaco dans l’incendie de son appartement. Pourquoi, alors, M. Garel, qui détenait un compte au Luxembourg, avouera-t-il au juge ? « On m’avait chauffé deux jours à la BRB, mon avocat m’avait conseillé en ce sens, je redoutais la prison », répond-il à Mme Beauguion de sa voix nasale et métallique, faisant sonner le « chauffer » comme la tôle sur l’enclume. Le prévenu, depuis, a beaucoup fluctué dans ses dépositions, mais il est resté ferme sur sa rétractation.

Michel Garel, « seul contre tous », se claquemure dans sa théorie du complot. Stratégie risquée : pour paraphraser le Talmud, disons que, devant un tribunal, ce n’est pas interdit, mais qu’on en sort rarement absous.

© Le Figaro

Publié avec l’aimable autorisation du journal Le Figaro.

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