Paradis fiscaux et judiciaires

Les faramineux comptes secrets d’Omar Bongo

jeudi 8 juin 2000

L’Express du 08/06/2000

Les faramineux comptes secrets d’Omar Bongo

Extraits exclusifs d’un rapport du Sénat américain

El Hadj Omar Bongo est devenu client de la Citibank en 1970. En près de trente ans, le président du Gabon et sa famille ont tissé des relations étroites avec le département de gestion privée de la Citibank, à New York. Ils ont détenu de multiples comptes auprès de ses différents bureaux, à Bahreïn, au Gabon, à Jersey, à Londres, au Luxembourg, à New York, à Paris et en Suisse. Que ce soient des comptes courants, des fonds de placement, des dépôts à terme ou des comptes d’investissement.

La plupart des comptes gérés à New York ont été ouverts au nom de Tendin Investments Ltd, une société écran située aux Bahamas, et cédée au président Bongo en 1985.

Quant aux comptes gérés à Paris, ils ont été établis au nom d’une deuxième société écran, Leontine Ltd. En outre, le bureau de New York a ouvert, en 1995, un compte bancaire intitulé « OS », dont le titulaire n’est autre qu’Omar Bongo. Les relations du président gabonais avec la Citibank aux Etats-Unis commencent en 1985, lorsque Bongo transfère 52 millions de dollars de la Citibank Bahreïn à la Citibank New York sur des comptes dénommés Tendin Investments. En douze ans, les sommes totales déposées sur Tendin ont oscillé entre 28 millions et 72 millions de dollars, incluant des retraits d’environ 67 millions de dollars. Toujours entre 1985 et 1997, le compte OS du président Bongo a varié entre 1 million et 5 millions de dollars, tandis que le compte Leontine, à Paris, recevait au moins 7,5 millions de dollars.

Le président Bongo détient d’autres comptes en Suisse. Se retranchant derrière les lois sur le secret bancaire suisse, la Citibank n’a fourni aucune information sur ses avoirs en terre helvète.

Une campagne électorale financée par un prêt de la Citibank ? Les documents examinés par la sous-commission du Sénat indiquent que les avoirs ayant circulé sur les différents comptes de Bongo depuis 1985 ont dépassé les 130 millions de dollars. Le président gabonais a également sollicité d’importants crédits au département de gestion privée de la Citibank. Témoin les multiples facilités, garanties par ses propres dépôts, que Bongo a obtenues entre 1989 et 1996. Ainsi, la Citibank du Gabon accordait à Bongo plusieurs millions de dollars de découvert, immédiatement renfloués par des virements de ses comptes à Paris... Lesquels étaient, à leur tour, couverts par les comptes Tendin de la Citibank à New York. Le point culminant des prêts alloués à Omar Bongo a été atteint, en 1994, avec 50 millions de dollars. Leur utilisation ? Officiellement, « pour des besoins de trésorerie sur place ». En réalité, ils ont servi, selon des documents internes de la Citibank, à financer la campagne électorale de Bongo, en 1993. Alain Ober, banquier français gestionnaire du compte de Bongo à la Citibank New York, interrogé à plusieurs reprises par les sénateurs, a démenti cette allégation. En affirmant qu’elle reposait davantage sur des suppositions que sur des faits précis.

En 1995, le président Bongo commence à rembourser ces prêts, complétés, en 1996, par un virement de 31 millions de dollars. En 1997 et 1998, l’état des crédits indique un solde de prêt à recouvrir de 1 million de dollars seulement.

Quand la famille Bongo retire 1,6 million de dollars en espèces La Citibank de New York a considérablement aidé Omar Bongo. En 1995, par exemple, elle opère un virement télégraphique de 1,6 million de dollars en espèces pour sa famille. Ils seront utilisés par Bongo et les siens lors de leur séjour à New York pour le 50e anniversaire de l’ONU. A la même époque, la banque règle, toujours par virement télégraphique, un chèque de 69 000 dollars à la fille du président. Ce qui lui permettra d’éviter une attente de trois semaines à laquelle elle aurait été contrainte si elle avait présenté le chèque à la Citibank au Gabon. Enfin, la Citibank autorisera un retrait en espèces de 100 000 dollars au profit d’un tiers, qui devait remettre cet argent au fils du président Bongo. Autant de services qui ne sont pas gratuits. La banque facturera, en effet, 1 million de dollars par an à Omar Bongo.

Sur toutes ces opérations, le chef de l’Etat gabonais exigera le secret absolu. Résultat : un petit cercle de personnes seulement, au sein de la banque, savait que derrière les comptes Tendin, Leontine et OS se cachait le président du Gabon. Jusqu’en 1996, où la Federal Reserve Bank diligente une enquête. Au terme de celle-ci, elle apprend qu’en six mois, de mars à août 1996, Bongo a déposé 48 millions de dollars sur Tendin, tandis que dans le même laps de temps, il en a retiré 51. Intrigués par l’ampleur de ces mouvements, les enquêteurs de la Federal Reserve se mettent à scruter d’un peu plus près ce compte. En demandant, notamment, à Alain Ober de leur fournir des précisions sur l’origine du dépôt initial, en 1985, de 52 millions de dollars, sur le compte Tendin. Soucieux de collaborer avec la Federal Reserve, Ober envoie donc, le 10 décembre 1996, un e-mail à M. Rogers, ancien cadre supérieur de la Citibank, aujourd’hui en poste en Afrique du Sud. On y lit : « Les contrôleurs de la Réserve fédérale sont en train d’examiner le compte Tendin... Il existe un point important qui n’a pas été résolu... Vous vous rappellerez certainement que ce compte a été ouvert en 1985 auprès de la banque [Private Banking à New York] moyennant 52 millions de dollars provenant d’un dépôt à terme à la Citibank à Bahreïn, qui avait été ouvert par la Citibank Libreville, pour le compte de notre client... Ni Bill [un ancien employé de la Citibank] ni moi-même n’avons jamais demandé à notre client d’où provenait cet argent. D’après moi, c’est que... le gouvernement français/les compagnies françaises de pétrole (Elf) lui ont fait des “dons”. »

Cinq jours plus tard, le 16 décembre 1996, M. Rogers lui répond, toujours par e-mail : « Le Gabon ressemble à un émirat du golfe : le pétrole... représente en effet 95% des recettes pour une population de moins de 1 million. Il est, de ce fait, clair que Tendin Investments tire la plus grande partie de sa richesse du pétrole, mais nous n’avons aucun moyen d’être précis. » Ober et Rogers en arrivent aux mêmes conclusions : le compte Tendin est alimenté par les revenus pétroliers du Gabon. Guère satisfaits de cette réponse, les enquêteurs de la Federal Reserve décident de saisir, en février 1997, le Bureau du contrôle monétaire (OCC). C’est le principal organisme régulateur de la banque.

Pendant quatre mois, l’OCC dépouille les documents de la Citibank et dresse la liste des dernières opérations de Bongo. Sans sourciller, la Citibank accepte de collaborer. Tant et si bien qu’elle finit par affiner le « profil » d’Omar Bongo, en fournissant des explications détaillées sur l’origine de sa richesse. Voici le récapitulatif : « Président depuis trente ans d’un pays africain produisant du pétrole. Richesse due à sa fonction et à ses relations avec des compagnies françaises de pétrole (Elf), puisque son pays est le principal [fournisseur] de pétrole de la France. Richesse investie dans les biens immobiliers locaux et dans des instruments financiers à l’étranger. »

Le FMI et la Banque mondiale récusent les accusations du Sénat Une description, déplore l’OCC à la sous-commission du Sénat, qui n’est étayée par aucune preuve ni justificatif. L’OCC décide alors de poursuivre ses investigations sur la Citibank. Jusqu’à ce coup de théâtre : grâce à des e-mails envoyés tant par M. Rogers que par M. Ober, elle découvre que 8,5% du budget annuel du Gabon, en 1995, soit 111 millions de dollars, auraient été mis à la disposition du président gabonais. Et M. Rogers de préciser dans une note : « Nous pouvons supposer que le même niveau d’allocation existe dans le budget 1996 et le budget 1997. »...

Cette fois, les sénateurs n’ont plus de doutes : « Les fonds gouvernementaux du Gabon sont bien la source première des avoirs se trouvant sur les comptes d’Omar Bongo. » Pas d’accord, rétorquent les spécialistes des budgets gabonais au FMI et à la Banque mondiale. En aucun cas, martèlent-ils à la sous-commission du Sénat, le président Bongo n’a pu recevoir, à des fins personnelles, 111 millions de dollars, en 1995, sur le budget de l’Etat. Selon eux, une somme de 13 millions de dollars seulement a été affectée aux services de la présidence. Leur objet ? La rétribution du personnel et le fonctionnement des bureaux.

Quoi qu’il en soit, la sous-commission poursuit son enquête sur les autres opérations d’Omar Bongo. Elle veut connaître l’origine des 5 millions de dollars figurant sur le compte OS en 1995 ; celle des 3 millions de dollars déposés en 1996 sur le compte Tendin. Et celle, enfin, des 21,9 millions de dollars qui ont atterri en 1997, une fois encore, sur le compte Tendin.

Chaque fois, Alain Ober reste laconique. Tout au plus reconnaît-il que Bongo a donné une procuration à son conseiller personnel, Samuel Dossou, sur le compte OS. Un compte destiné à recevoir les règlements des compagnies pétrolières... Où l’on retrouve... Elf Gabon Quelques semaines plus tard, la sous-commission du Sénat apprend que le président Bongo a demandé à Alain Ober, en février 1997, d’investir 15 millions de dollars à la Citibank. Une manne qui représente, selon Ober, le produit de cession d’investissements pétroliers en Afrique du Sud. Seulement, voilà : ces 15 millions viennent directement de trois banques suisses. Or, c’est à cette époque que l’affaire Elf bat son plein. Et que, surtout, la juge Eva Joly s’intéresse aux comptes suisses du président Bongo. La presse française, rappelle la sous-commission du Sénat, consacre de « longs développements aux allégations de corruption impliquant Elf Aquitaine et sa filiale Elf Gabon ». Les sénateurs rappellent encore que, en avril 1997, cinq articles parus dans Le Monde ont soulevé des questions sur le rôle du président Bongo dans ce scandale. L’un des articles révèle même que deux comptes bancaires suisses, approvisionnés par des millions de dollars, ont été gelés par les autorités suisses, à la demande de la justice française. Ils représenteraient des paiements irréguliers effectués par Elf pour Bongo.

Le nom de ces comptes ? Le premier s’appelle Kourtas ; le second, Colette. Tous deux sont liés au président Bongo par l’intermédiaire de Samuel Dossou. Ce dernier dispose, là encore, d’une procuration du chef de l’Etat gabonais. Les articles rapportent également que le président Bongo a envoyé, le 18 mars 1997, une lettre furieuse au président français, Jacques Chirac ; qu’il lui a téléphoné tard dans la soirée du 29 mars ; et qu’il a annulé une visite en France, prévue en avril. Le chef de l’Etat gabonais voulait, par ses initiatives, protester contre la trop grande curiosité de la justice française. D’autres journaux publieront des articles similaires. Le 8 avril 1997, le Guardian de Londres titre : « Le chef du Gabon menace les affaires de pétrole à la suite d’accusations de fraude. »

Un mystère encore épais. Malgré tous ces soupçons, le patron du département de gestion privée de la Citibank, M. Aziz, décide de ne pas fermer les comptes de Bongo. Jusqu’à ce qu’en janvier 1998 la Citibank, de plus en plus inquiète des développements de l’affaire Elf, en France, se décide à fournir de nouvelles indications sur l’origine de la fortune du président Bongo. Beaucoup plus précises que les précédentes. On y apprend, notamment, qu’ « Omar Bongo est propriétaire de biens immobiliers au Gabon et en France ; qu’il détient des actions dans une banque [la Fiba], dans une concession automobile et même dans des entreprises de distribution de sel et de riz... ». Les sénateurs restent néanmoins sceptiques. Ils n’ont toujours pas la preuve de ces affirmations. Pas plus qu’ils ne sont parvenus à déterminer l’origine des 21,9 millions de dollars, déposés en 1997, sur le compte Tendin.

Finalement, ce qui devait arriver arrive : en janvier 1999, M. Aziz se résout à fermer tous les comptes du président Bongo. Il « déménage alors ses capitaux, en ordre, vers d’autres établissements financiers ». La nouvelle est mal accueillie par les cadres de la banque. Notamment par M. Rogers, qui écrit, dans une note : « (...) Les répercussions sur le marketing [de la banque] pourraient être sérieuses, quelles que soient les considérations internes que nous allons satisfaire... Sam [Dossou] a aidé l’agence de façon considérable pendant les deux dernières années afin d’obtenir une part plus raisonnable et légitime des dépôts du secteur public, avec la bénédiction de Tendin. La probabilité que ce support nous soit retiré pour toujours devrait être sérieusement soupesée... La famille et les amis de Tendin ont le bras long. L’effet produit sur le marketing [des banques de gestion privée] en Afrique francophone sera considérable. Au-delà de cet aspect, il y aurait dans l’esprit de beaucoup de gens des motifs de préoccupation légitimes : la Citibank envisagerait-elle d’abandonner cette partie du continent ? »

La sous-commission du Sénat fait montre, elle aussi, d’amertume. Elle n’a réussi que partiellement à percer les mystères des différents comptes d’Omar Bongo à la Citibank. La faute en revient, selon elle, à ses dirigeants, « trop déférents » envers leur prestigieux client.

Les sénateurs déplorent encore le manque de pugnacité de l’OCC. Elle ne s’est guère préoccupée, en effet, de connaître réellement l’origine des avoirs du président gabonais, alors qu’en France et en Suisse les enquêtes judiciaires s’intéressaient aux liens entretenus entre Bongo et l’entreprise Elf. Toujours selon les représentants de la chambre haute, l’OCC a commis l’erreur de ne pas rédiger un rapport sur les activités, apparemment suspectes, d’Omar Bongo.

L’OCC a, selon le Sénat, des excuses. Elle a dû faire face au dilemme suivant : jusqu’où aller pour obliger la Citibank à fournir des informations détaillées sur l’origine de la richesse d’un chef d’Etat ?

© L’Express.

Publié avec l’aimable autorisation du magazine L’Express.

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