Paradis fiscaux et judiciaires

La liberté d’expression en procès

mardi 18 janvier 2005

La liberté d’expression en procès

Monde

Trois journalistes du Matin, dont notre confrère Hassan Zerrouky, comparaissent aujourd’hui devant la justice à Alger pour avoir dénoncé un appel d’offres truqué.

Depuis quelques mois, pas une semaine ne s’écoule sans que des représentants de la presse libre algérienne ne comparaissent devant les tribunaux. Le procès qui s’ouvre aujourd’hui en est un exemple supplémentaire. À la barre des accusés, Mohamed Benchicou, directeur du journal le Matin, ainsi que les journalistes de ce titre Abla Cherif et Hassan Zerrouky, également membre de la rédaction de l’Humanité.

Leur crime ? Avoir dénoncé en 2002 l’implication du milliardaire koweïtien Mohammed Shoraffa, ami du président algérien, Abdelhaziz Bouteflika, dans les cessions douteuses de certains marchés algériens, comme l’octroi d’un marché de téléphonie mobile à la société égyptienne Orascom, à la suite d’un appel d’offres truqué. Les journalistes du Matin avaient alors rappelé les ennuis de Shoraffa avec la justice américaine. Ce dernier a notamment été poursuivi au début des années quatre-vingt-dix en tant que membre du conseil d’administration de la Banque du commerce et du crédit international (BCCI). Accusée de blanchiment d’argent, la BCCI s’était écroulée en 1991, provoquant de forts remous outre-Atlantique. Circonstance aggravante aux yeux du milliardaire, les journalistes du Matin avaient également évoqué les liens de la BCCI, accusée après le 11 septembre 2001 d’avoir participé au - financement de la famille Ben Laden, avec la mouvance - islamiste.

S’il a fallu plus de deux ans d’instruction pour que la plainte en diffamation déposée par le milliardaire koweïtien aboutisse, la comparution aujourd’hui de ces trois journalistes illustre la volonté du pouvoir algérien de mettre la presse libre sous pression. Depuis l’été, déjà plus d’une vingtaine de procès en diffamation ou pour outrage à telle ou telle institution de la République ont eu lieu. Et beaucoup d’autres sont à venir. Certains journalistes doivent répondre devant la justice dans plus d’une dizaine d’affaires.

Cet acharnement judiciaire est l’aboutissement d’un long processus destiné à museler la presse. Dès 2001, le président Bouteflika a modifié le code pénal pour durcir les délits de presse. Dans le même temps, la télévision nationale a été remise au pas, tout représentant de l’opposition y étant désormais interdit d’antenne. Puis, à l’été 2003, les imprimeries nationales, dont dépend la majorité de la presse, ont soudainement signifié à certains titres que, contrairement aux contrats signés, le délai de deux mois entre l’impression et son paiement était supprimé. D’autres, qui avaient accumulé des arriérés d’impayés, ont été sommés de solder leur dette, alors même que les journaux proches du - pouvoir également endettés n’étaient pas inquiétés. L’échec de cette tentative d’asphyxie financière a été suivi par une série d’interpellations de journalistes.

Puis, durant la campagne électorale, le président Bouteflika s’en est pris nommément aux journalistes, accusés d’être « ennemis de Dieu et de son Prophète ». Après avril 2004, Bouteflika, grand vainqueur des élections présidentielles, adoubé par la France et les États-Unis, se sent les mains libres. La condamnation à deux ans de prison en juin dernier de Mohamed Benchicou, directeur du Matin, suivie par la saisie et la vente du siège du journal, donne le ton. S’ils sont rares à craindre une sanction aussi forte, la disparition du Matin sonne pour tous les journalistes comme un avertissement. Désormais, les titres qui se sont illustrés en dénonçant la corruption et la violence du pouvoir - le Soir d’Algérie, El Khabar, El Watan et Liberté - n’ignorent pas qu’ils sont dans le collimateur de la présidence. Pour le moment, cette dernière tente de les faire plier en tapant au portefeuille, mais pour la plupart ils savent jusqu’où elle peut aller. L’affaire Benchicou a démontré qu’elle n’hésiterait pas à envoyer des journalistes en prison ou à fermer des titres pour faire taire les voix dissidentes.

Elizabeth May

Article paru dans l’édition du 18 janvier 2005.

Publié avec l’aimable autorisation du journal L’Humanité.

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