Paradis fiscaux et judiciaires

L’ « informateur » et l’incorruptible

jeudi 10 mai 2007

CE QUE LUI REPROCHE LA JUSTICE

L’ « informateur » et l’incorruptible

Agent d’influence, Marc Francelet ne se doutait pas qu’en avouant un compte bancaire en Suisse au juge Courroye il se retrouverait derrière les barreaux. Et embarrasserait tant ses amis journalistes.

Marc Francelet est tombé bêtement. Presque par fanfaronnade. Sur un aveu bravache fait, il y a quelques mois, dans le cabinet du juge Philippe Courroye : celui de posséder un compte bancaire à Genève. Soupçonné par le magistrat d’avoir trempé dans l’affaire « pétrole contre nourriture », le gigantesque scandale des pots-de-vin versés par le régime de Saddam Hussein, l’ancien journaliste devenu lobbyiste voulait alors convaincre de sa bonne foi. Montrer au juge que tout était clair sur ce compte suisse. Erreur. Face à la fine lame du pôle financier, avouer c’est se perdre. Surtout quand, comme Francelet, on a toujours fait de la haute voltige avec les millions.

Le magistrat tombe vite sur le loup : pendant que Francelet encaissait 163 000 euros des Assedic en France, plus de 3 millions d’euros transitaient sur son compte à la HSBC de Genève. Des sommes dont l’intéressé peine aujourd’hui à justifier l’origine. Il parle de commissions perçues sur des ventes de tableaux, d’une promesse de vente de son appartement, et pour le reste de prêts d’amis en échange de services divers et variés. Flou. Trop flou pour l’implacable M. Courroye, qui le met en examen pour blanchiment d’argent.

Un virement en particulier intrigue au plus haut point le magistrat : 150 000 euros versés à Francelet en août dernier par... une vieille connaissance du juge Courroye : le marchand d’armes libanais Iskandar Safa. Depuis six ans, le magistrat cherche en vain à entendre M. Safa, qu’il soupçonne de blanchiment d’argent. Il a même émis un mandat d’arrêt international contre lui. Pourquoi M. Safa paie-t-il Marc Francelet ?

La rémunération « correspond à du lobbying que je fais pour Safa », reconnaît alors Marc Francelet. Il détaille sa mission : faire publier des articles de presse exposant de manière flatteuse la position du marchand d’armes vis-à-vis de la justice française. Un travail mené de main de maître. Deux grands journaux, « le Monde » et « le Point », ont en effet consacré chacun un long article au cas Iskandar Safa en octobre et novembre 2005. Des « papiers » écrits par les reporters des deux journaux après avoir été invités à Broumana, le fief de M. Safa au Liban. Les voyages avaient été organisés par Marc Francelet et financés intégralement par le marchand d’armes.

Interrogés par les enquêteurs, les journalistes ont reconnu avoir accepté les invitations, mais ont réfuté toute mise en cause de leur indépendance. Problème : la direction du quotidien « le Monde » ne semble pas avoir été mise au courant des frais engagés par Iskandar Safa pour accueillir son journaliste. « Je ne l’ai appris que très récemment , lorsque la police est venue nous poser des questions sur les conditions de ce reportage », affirme au « Nouvel Observateur » Gérard Courtois, le directeur de la rédaction de l’époque. La situation est à peine plus claire au « Point ». Entendu en tant que témoin, Franz-Olivier Giesbert, patron de l’hebdomadaire, reconnaît que les conditions de financement de l’article sur Iskandar Safa consitue une « bizarrerie », même s’il estime néanmoins que son journal « n’a pas été manipulé ». Et le patron de presse, philosophe, d’exposer aux policiers les vicissitudes du journalisme : « On vit dangereusement si on veut essayer de bien faire ce métier de journaliste. »

Aucun délit pénal n’est reproché aux journalistes. Quant à Marc Francelet, le juge le met encore en examen, cette fois pour « corruption d’agent privé » pour son rôle d’intermédiaire. Une charge que l’intéressé conteste formellement. Motif : il n’avait aucune responsabilité officielle aussi bien au « Monde » qu’au « Point ». Il n’y était qu’un « informateur ».

Le dossier Francelet, un vaudeville journalistique et un compte bien garni en Suisse, était-il suffisamment lourd pour justifier la mise en détention ? Oui, a estimé le juge Courroye. Me Daniel Vaconsin, l’avocat de l’informateur-lobbyiste, se perd en conjectures : « Je ne comprend toujours pas l’embastillement de mon client. » Détention-pression pour que Marc Francelet se mette à table sur l’origine des fonds ayant transité sur son compte ? Même pas. La justice, qui a lancé des commissions rogatoires en Suisse, sera bientôt informée en détail.

Seule certitude, au-delà du strict cadre du droit, le juge Courroye avait peu de raisons de se montrer magnanime avec son « client ». Le magistrat, qui l’avait placé sur écoute, goûtait peu la façon dont Marc Francelet parlait de lui à ses interlocuteurs du Tout-Paris. Traité à longueur de conversation de « psychopathe », « abruti », « grand malade », « gros con », « ordure », « enc... de première bourre » et même « agent de la CIA », le magistrat a fini par perdre patience. Et envoyer le bouillant Francelet se calmer au quartier VIP de la prison de Fresnes.

Olivier Toscer

© Le Nouvel Observateur

Publié avec l’aimable autorisation du Nouvel Observateur.

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