Paradis fiscaux et judiciaires

La N’drangheta, multinationale du crime organisé

vendredi 17 août 2007

INTERNATIONAL : La N’drangheta, multinationale du crime organisé

Date de parution : Vendredi 17 août 2007

Auteur : Eric Jozsef, Rome

ITALIE. Un acteur criminel bien plus compétitif que la mafia sicilienne, selon la police.

Plus imperméable, plus violente et plus dangereuse que la mafia sicilienne. Depuis des années, les responsables italiens de la lutte contre la criminalité n’ont ainsi cessé de mettre en garde contre l’inquiétante expansion de la N’drangheta, la mafia de Calabre. Pratiquement en vain. Mercredi, à l’annonce du massacre de Duisbourg - l’assassinat de six Italiens en Allemagne, que Rome attribue à une guerre des clans mafieux - le vice-président de la commission d’enquête parlementaire sur la criminalité organisée, Giuseppe Lumia, l’a reconnu : « Sa puissance a été dans le passé sous-estimée. » Notamment parce que l’association criminelle qui compterait environ 5000 membres (soit l’équivalent de Cosa Nostra mais pour un territoire dix fois moins peuplé que la Sicile) semblait jusqu’à présent beaucoup plus silencieuse que sa cousine insulaire. La N’drangheta n’a par exemple jamais ouvertement défié l’Etat en organisant des attentats spectaculaires sur le modèle des bombes contre les juges anti-mafia Falcone et Borsellino, en 1992.

Même si elle n’hésite pas à éliminer férocement ses adversaires, la N’drangheta a toujours cherché à faire profil bas pour favoriser son développement criminel. Organisée sur un modèle horizontal où chaque clan gère son territoire à la différence de la mafia structurée de manière pyramidale avec à son sommet « la cupola » (sorte de conseil d’administration des différents parrains de Cosa Nostra), la N’drangheta a profondément pénétré « le tissu socio-économique » de la région, notaient il y a quelques jours, dans un rapport, les services secrets italiens qui concluaient : « Elle se confirme comme l’acteur criminel le plus compétitif et en mesure d’exprimer les plus fortes potentialités en termes de ramifications dans les pays centraux de l’Europe : Allemagne, Hollande, France et Belgique. »

En quelques décennies, la N’drangheta (dont le nom viendrait du grec « andragathia », signifiant courage et vertu) est passée du statut de petite association du Mezziogiorno mettant sur pied des enlèvements à celui de multinationale du marché de la drogue et de la criminalité organisée. Comme la mafia, elle s’est autrefois développée en protégeant les petits paysans face aux grands propriétaires terriens. Mais aujourd’hui, il s’agit d’une association qui se finance grâce au racket et à la mainmise sur les grands appels d’offres publics (que ce soit dans le secteur de la santé ou des infrastructures) ainsi que sur le marché de la drogue. S’infiltrant à l’étranger dans le sillage des communautés italiennes immigrées, la N’drangheta réaliserait un chiffre d’affaires annuel dépassant les 20 milliards d’euros. En plus de la Lombardie et du Piémont, l’organisation aurait des activités dans tout le nord de l’Europe, dans les Balkans et en Amérique du Sud pour le trafic de cocaïne.

Les policiers italiens reconnaissent que la structure éclatée de l’organisation en une centaine de petits clans aux liens familiaux très étroits rend la lutte très ardue. Cet émiettement multiplie également les risques de conflits comme celui qui serait à l’origine du carnage de Duisbourg. L’un des six hommes abattus, Marco Marmo, serait d’ailleurs lié à la tuerie de San Luca, le 25 décembre dernier au cours de laquelle l’épouse du chef du clan Nirta-Strangio a été assassinée et trois personnes blessées. Cet homicide aurait relancé le cycle de vengeances entre deux mafias locales qui se disputent le contrôle du territoire après une rixe survenue en 1991, le jour de la Saint-Valentin. Dans les derniers mois, les représailles auraient déjà fait au moins cinq autres victimes. Averti des menaces pesant sur lui, Marco Marmo serait parti en Allemagne sans s’imaginer que le clan adverse puisse oser commettre un pluri-homicide spectaculaire à l’étranger. « C’est une première pour la N’drangheta » a souligné le préfet de Reggio de Calabre tandis qu’au Ministère de l’intérieur, on s’inquiète de « ce saut qualitatif ». Depuis mercredi, les forces de l’ordre patrouillent dans la zone autour de San Luca, en redoutant que le massacre de Duisbourg n’entraîne de nouveaux règlements de comptes.

« La Ruhr, bastion de la mafia calabraise »

Yves Petignat

Une des victimes de la tuerie de Duisburg cherchait peut-être à fuir la vengeance d’une famille adverse.

Selon Giorgio Basile, un ancien homme de main de la N’drangheta, aujourd’hui repenti et témoin dans un procès de drogue en Allemagne, « la région de la Ruhr est un bastion de la mafia calabraise ». Celle-ci y aurait pris l’habitude d’y installer des restaurants et pizzerias comme paravents pour blanchir l’argent de la drogue ou d’autres trafics, sans vraiment se soucier d’attirer la clientèle. « Là où il y a de la pizza, la mafia est à la maison, car beaucoup de restaurants sont financés avec son argent », ajoutait-il.

Au point que, jeudi, la presse régionale de la Ruhr racontait que les quelque 3500 ressortissants italiens de la région s’amusaient entre eux du fait « qu’il n’était pas rare que la police contrôle l’un de ces établissements sans rencontrer un seul client ». Et le restaurant Da Bruno, où les six victimes avaient passé la soirée, était du nombre.
Ce qui expliquerait, selon les spécialistes du milieu, que les tueurs de Duisburg, qui disposaient sur place d’informateurs, de cachettes et de parents, aient pu facilement repérer leurs cibles puis s’enfuir discrètement. La frontière des Pays-Bas n’est en effet qu’à une vingtaine de minutes de Duisburg.

Tueurs amateurs

Il est peu vraisemblable que les exécutants résident en Allemagne, car ils n’avaient aucun intérêt à attirer de manière aussi spectaculaire les projecteurs de la police sur eux, selon Klaus von Lampe, un juriste et politologue engagé dans un projet de recherche sur les organisations criminelles à la Freie Universität de Berlin. Mais il n’exclut pas la précipitation et la nervosité de tueurs amateurs. Il est possible, selon lui, que ceux-ci avaient l’ordre de tuer une ou deux personnes. Mais que, pris de court en voyant sortir une demi-douzaine d’hommes et sans possibilité d’en référer à leurs chefs, ils aient choisi de tous les exécuter. Ce serait toutefois, toujours selon le chercheur, peu dans les habitudes de la mafia, qui agit de manière rationnelle.

Selon un porte-parole de la police allemande, deux des victimes - dont le plus jeune, âgé de 16 ans - étaient arrivées très récemment d’Italie. Ce qui renforce la probabilité que l’un d’eux cherchait à se cacher de la police italienne ou à fuir la vengeance d’une famille adverse. Les six hommes avaient fêté au restaurant les 18 ans d’un apprenti du restaurant Da Bruno, qui figure parmi les victimes mais était le seul à ne pas être apparenté avec les autres membres du groupe. Lorsque les six hommes sont sortis, vers 02h10, pour s’engouffrer dans deux voitures, les tueurs ont ouvert le feu avec une brutalité inouïe. La police a relevé plus de 70 impacts sur les véhicules et leurs occupants.

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