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Les combats truqués du tennis

samedi 1er septembre 2007

TEMPS FORT : Les combats truqués du tennis

Date de parution : Samedi 1 septembre 2007

Auteur : Christian Despont, New York

• Depuis une défaite suspecte de Nikolay Davydenko, « le sport blanc » découvre l’ampleur d’un fléau moderne : les paris illégaux sur le Net. L’ATP enquête et mandate un repenti de la mafia pour conseiller ses joueurs.

Depuis son arrivée à l’US Open, Nikolay Davydenko jouit d’une attention inaccoutumée, farouchement appelée de ses vœux. Problème : cette attention porte sur ses accointances obscures, sur sa probité non moins douteuse, et snobe ses victoires. Le Russe (ATP 5) est au cœur d’un scandale de paris illicites. Il élude avec une désinvolture étudiée : « Je ne suis pas concerné. Moi, je n’ai jamais parié. Je ne connais même pas la marche à suivre. »

La réalité est un peu différente : à travers celui que ses collègues ont surnommé « Fil à retordre », en hommage à son anatomie, mais aussi « L’emmerdeur », dans un hommage moins évident, le tennis s’est encanaillé avec une industrie interlope, autrefois plus connue des boxeurs : la nébuleuse des combats truqués.

L’affaire a éclaté en juin dernier, à Sopot. Avec une perspicacité prophétique, des clients de Betfair, un site de paris en ligne, ont déposé cinq millions d’euros sur un bellâtre sans référence, opposé à Davydenko. Plus troublant : l’aisance du Russe au premier set (6-2) a suscité un engouement extraordinaire... pour son adversaire. Trente minutes et 2,5 millions d’euros plus tard, « Fil à retordre » appelait le médecin et abandonnait. Sa ligne de défense varie peu : « Je souffrais depuis plusieurs jours. Seuls mes proches étaient au courant. Peut-être qu’à l’hôtel ma femme a trop parlé. »

Certes, le personnage entretient son héroïsme de roman de gare : front aride et jovialité efflanquée, Davydenko ne parle qu’à son frère, ne sourit qu’à sa brosse à dents, et n’intéresse personne, ce dont il conçoit une amertume revendiquée.

Dans quelques semaines, l’enquête diligentée par l’Association des joueurs de tennis professionnels (ATP) établira son degré de responsabilité. Mais elle confirmera aussi, selon toute vraisemblance, l’intervention décisive d’une organisation criminelle, mafieuse ou autre, dont Davydenko aurait subi les pressions - acheté, menacé, racketté ? En clair, il ne s’agit plus ici d’une poignée de main de maquignon, un délit d’initiés comme le tennis les cultive à la cafétéria, mais d’un système d’enrichissement à grande échelle.

Pour affronter cette ingérence clandestine, l’ATP a sollicité la British Horseracing Authority, spécialisée dans les courses de chevaux. Elle a encore mandaté deux experts indépendants et, pour lancer une campagne préventive, un repenti de la mafia new-yorkaise, « Mickey » Franzese, fils de « Sonny ».

Sa rencontre avec le caïd a durablement marqué Tomas Berdych (ATP 9) : « Nous étions assis et il nous a parlé de sa vie. Imaginez la situation où la mafia vient vous voir et vous propose de l’argent pour perdre. Vous vous dites : « OK, c’est un tournoi de m... » Mais, s’ils reviennent plus tard, pour un match important, et que vous refusez, là, les problèmes commencent. »

Invité à s’exprimer, Roger Federer affecte une souveraine indifférence : « Je ne savais pas que le Net permettait de parier sur le tennis », nous soutenait-il en janvier. Aujourd’hui, le Bâlois ajoute prudemment : « La corruption, pour le sport, serait encore pire que le dopage. Parfois, des histoires sortent des vestiaires. Mais je doute que Davydenko soit capable de tricher. »

Problème, bis : en août 2006, Le Temps apprenait qu’une autre défaite du Russe, à Gstaad, faisait l’objet d’une enquête. Davydenko avait abandonné subitement, évoquant « une douleur insoutenable au poignet », tandis qu’il... menait 6-1 1-0. Avant son entrée sur le court, un site internet avait enregistré un pari de 5000 euros sur son adversaire, le modeste Sargis Sargasian. La connexion avait été établie à Gstaad.

A l’US Open, une paranoïa rampante gagne tous les étages. En salle de presse, une charte interdit aux journalistes de parier, sous peine d’exclusion, et indique un numéro gratuit où dénoncer anonymement les fraudeurs. Entre deux conférences, Etienne de Villiers, président de l’ATP, rassure le microcosme : « La lutte sera difficile et longue, notamment pour nous doter d’une base légale, mais nous ne resterons pas démunis. »

Jeudi, L’Equipe a donné une nouvelle consistance à la menace en publiant le témoignage anonyme de deux professionnels français. Extrait : « C’était en fin d’année dernière. Un type est venu me voir directement, au matin de mon match, et m’a dit franco : « 50000 dollars si tu perds. » Pas une seconde je n’ai pensé à une blague. J’ai tout de suite su que c’était sérieux, que le gars était un intermédiaire. C’était un joueur... 50000 dollars, ça représentait plus qu’une demi-finale dans ce tournoi, d’autant que c’était du cash, net d’impôts. J’ai dit non aussitôt. Plusieurs joueurs m’ont raconté qu’ils avaient reçu exactement la même proposition. »

Le second témoignage décrit les ambivalences du sérail : « Dans les player’s lounges, si vous utilisez les ordinateurs connectés à Internet, vous vous rendez compte que les sites de paris sont souvent visités. [...] Même dans le top 100, certains joueurs peuvent ne dégager que 10000 ou 20000 dollars par saison, une fois les taxes, les voyages, les coaches, ou les autres frais payés. »

La tentation est forte, notamment pour une vaste corporation de smicards. En 2005, dans l’ascenseur qui conduisait à sa chambre d’hôtel, un joueur belge tout juste sorti de Wimbledon, désabusé par sa modeste condition, devisait librement sur la pertinence de parier contre lui : « Si je perds, j’encaisse la mise. Si je gagne, je reçois le prize money. Des tas de gars font ça. »

Selon Dimitri*, insider du circuit, « les coaches sont les plus gros parieurs. Certains misent plus de 500 dollars par jour. Normal : leurs honoraires, souvent, culminent à 1000 dollars la semaine, frais non compris. » Les paris restent un moyen commode et rapide de générer des revenus subsidiaires. « Sur une moyenne de 25 tournois par an, les joueurs ont la hardiesse sélective, rapporte Dimitri. Parfois, certains ont envie de rentrer chez eux, et « balancent ». Je les vois prendre leur petit déjeuner une heure avant un match, ou j’apprends qu’ils ont déjà réservé leur billet d’avion pour le lendemain, et je sais : ils sont juste venus toucher la prime d’engagement. »

Les enquêtes de l’ATP, connues ou tues, portant sur la perspicacité suspecte de certains parieurs, seraient en réalité nombreuses. L’une d’elles concerne le père et entraîneur d’une joueuse, soupçonné d’arranger des résultats - nombre de sets ou de jeux gagnés, sans nécessairement sacrifier la victoire - avec les bonnes copines de sa fille.

Le règlement de l’ATP est clair : un joueur reconnu coupable de tricherie encourt une suspension de trois ans, assortie d’une amende élevée. Le manque de combativité, avéré ou non, est sévèrement sanctionné. Les paris sont formellement interdits à l’entourage familial, technique ou médical.

Mais, dans les dédales du Net, même l’ATP n’y trouverait pas ses petits. On parie ?

*Prénom fictif. Témoignage recueilli en octobre 2005.

© Le Temps. Droits de reproduction et de diffusion réservés. www.letemps.ch

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