Paradis fiscaux et judiciaires

Portrait / Denis Robert, 47 ans, journaliste-écrivain

jeudi 27 avril 2006

Portrait / Denis Robert, 47 ans, journaliste-écrivain

Portrait

Denis Robert, 47 ans, journaliste-écrivain. Ses révélations sur l’affaire Clearstream n’ayant pas fait vaciller la finance internationale, il s’est fait héros d’une fiction bancaire. Faites sauter la banque

Par Renaud LECADRE

jeudi 27 avril 2006

Denis Robert en 7 dates :

1958
Naissance à Moyeure (Moselle).

1979
Etudiant en psycho, éducateur spécialisé.

1984
Embauché à Libération.

1993
Démissionne avec fracas.

1996
Pendant les affaires, les affaires continuent (Stock), premier d’une série d’essais sur les dessous de la finance.

2000
Le Bonheur, roman érotique (éditions Les Arènes).

Printemps 2006
Achève un livre sur le foot : le Milieu du terrain.

Denis Robert pensait faire exploser le système. Il y a vraiment cru. Son livre « devait être une bombe, pas moins ». Il a dû s’y prendre à deux fois : Révélation$ puis la Boîte noire, publiés en 2001 et 2002. Ils ont un temps fait vaciller Clearstream, haut lieu opaque de la finance internationale. Guère plus. Succès d’estime auprès des altermondialistes avec 30 000 exemplaires vendus, profit en hausse de 40 % l’an dernier pour Cleastream. Tout s’est dilué en une sombre affaire de corbeau, sur fond de guéguerre Villepin-Sarkozy et de barbouzerie franco-française. Pitoyable épilogue.

Denis Robert rumine l’échec mais ne lâche rien. Il connaît les risques de l’acharnement : « La solitude, le ressassement, une forme évolutive de paranoïa. » Ses essais, ses documentaires n’ont pas achevé l’ennemi ? Va pour un roman, la Domination du monde. C’est peut-être le bouquin que Denis Robert aurait aimé qu’on écrive sur lui, le récit de son enquête, d’autres prenant le relais de la lutte contre Clearstream. Personne ne l’a fait. On n’est jamais mieux servi que par soi-même, l’histoire est donc celle d’un journaliste qui a écrit un livre « exceptionnel, incroyable », et qui demande à un copain d’enfance de « raconter comment et pourquoi ce foutu bouquin, malgré ses évidences, n’a pas réussi à changer le monde ». Denis Robert tient la double commande des personnages, cela ne va pas arranger sa réputation d’égocentrique monomaniaque.

L’autoportrait nous facilite un peu la tâche. « Fatigant à la longue, non ? » Mais aussi « parano », « dingue ». Et ce constat : « Les gens s’en branlent de tes révélations, c’est bien ton drame ! » La mise en abîme tourne autour du bon moyen de continuer le combat. Quand il s’imagine journaliste, il peut dire : « Les autres vont bien rigoler en lisant ça. Un roman... Pfff... » Quand il se voit psy, il ajoute : « L’histoire apparaît tellement anachronique qu’en se cognant à la vitrine médiatique elle prend des allures de fiction. C’est le monde à l’envers. Pour préserver le silence de l’argent, on a transformé son livre en petite musique virtuelle. »

Le roman permet d’abandonner un instant les fastidieux listings bancaires (plus de 30 000 comptes), le fonctionnement d’une chambre de compensation interbancaire, pour aller droit au but : « Cracher à la face de ces banquiers froids comme des murènes qui se croient tout permis sous prétexte que l’argent, le pouvoir et les médias sont de leur côté, de ces dealers dont le cerveau est en permanence greffé sur un disque dur, petits soldats du libéralisme tellement avancé qu’il s’est perdu en chemin. » C’est écrit une bonne fois pour toutes et ça peut faire du bien. A l’oral, Denis Robert est toujours d’une gentillesse extrême, sa parole toute en douceur. A l’écrit, il change de registre.

Le journaliste-écrivain, c’est ainsi qu’il faut le qualifier désormais, se fout de passer pour un baltringue aux yeux de la communauté financière. Pour les dirigeants de Clearstream, il n’est que l’auteur d’un roman érotique (le Bonheur, gros succès en kiosques de gare aux côtés de Mary Higgins Clark). En plus, son principal informateur, ancien salarié de Clearstream, dirige la chambre syndicale des bouchers charcutiers luxembourgeois. Voyez le niveau. Les journalistes sérieux, spécialistes de la finance, la firme leur a dédié un compte bancaire particulier (invitations, petits fours, gratifications diverses), quand elle ne les embauche pas à la direction de la communication.

« J’ai eu très vite de grandes idées intransigeantes sur le journalisme », assume Denis Robert. Diplômé de psycholinguistique et de psychosociologie, un temps éducateur spécialisé, « cheveux longs jusqu’en bas du cul », l’aventure commence en 1982 avec un fanzine lorrain, Santiag, BD et reportages. Après un bref passage à la rédaction d’Actuel, près de dix ans à Libération. Ça avait pourtant bien commencé : enquêtes sur la sidérurgie et les affaires politico-financières de Gérard Longuet Ñ toujours le tropisme lorrain. Ça s’est mal terminé, avec une tonitruante lettre de démission : « Les journalistes de Libé sont fatigués, certains même aigris. Inutilité de proposer, inutilité de se battre. » A l’entendre, l’envie de divorcer aurait mûri après le refus du journal de faire grand cas du scandale de la loi d’amnistie, votée sous le gouvernement Rocard. D’autres ont plutôt en mémoire le refus de publier un énième article sur l’affaire des hypermarchés Cora dans l’Est de la France. A chacun ses souvenirs. Mais bon, treize ans plus tard, Denis nous lit encore tous les jours Ñ jusque dans ses actuelles vacances avec ses trois enfants en Crète. « Vous n’avez plus le choix, vous devez rester vivants », disait un dernier mail de soutien.

La vie de journaliste en dehors d’un média dit traditionnel, c’est quoi ? « Fais des livres comme des pavés, balance-leur à la gueule, savoure », répond Denis Robert dans son roman. Sur la blogosphère, il est parfois considéré comme le sauveur d’une « presse vieillissante qui sent le renfermé ». Au risque de se voir affubler, sur le site Les Ogres, du titre de « Dieudo de l’hyperfinance ». Dieu lui est témoin qu’il n’a pas voulu cela, mais ce sont les risques des chemins de traverse. Ses parents Ñ mère d’origine italienne, couturière, père lorrain, électricien chez EDF Ñ s’inquiètent pour leur grand gamin et de l’accumulation de papiers bleus à son domicile messin : 150 visites d’huissiers, fruits du harcèlement procédural de Clearstream. Car en plus de faire profession de faciliter les échanges financiers internationaux (son système informatique enregistre 2,5 millions de transactions annuelles, portant sur plus de neuf trillons d’euros), la firme luxembourgeoise contribue également à alimenter le chiffre d’affaires des avocats du monde entier, dont celui de Charlie Hebdo, autre amateur de BD mais défenseur inattendu de la métafinance.

Récemment, un porte-parole de Clearstream, ancien journaliste à l’AFP, tentait de corriger cette image de monstre froid en affirmant que la firme n’avait jamais fait que réclamer un euro symbolique de dommages et intérêts à l’érotomane lorrain. Faux : devant la 17e chambre correctionnelle de Paris, Clearstream a réclamé 800 000 francs avant de se faire débouter. Denis Robert traque et adore rebondir sur ce genre de détails. « S’ils sont capables d’un tel mensonge éhonté, on peut imaginer ce que ça doit être dans leurs comptes cachés. »

Où tout cela va-t-il le mener ? Pour son roman, dans lequel il se définit comme un « virus », il avait envisagé une fin où le journaliste au bout du rouleau se transforme en corbeau, faute de mieux. Vu le contexte actuel, Denis Robert a dû se fendre d’un démenti : c’était pour rire. Il meurt, ultime pétage de plombs, en s’immolant dans sa voiture devant le siège de la firme luxembourgeoise. Dans la vraie vie, il prépare une expo de peinture avec Philippe Pasquier. Les oeuvres reproduiront des listings bancaires. « Mes méthodes artisanales sont la preuve de ma détermination. » Clearstream va devoir attaquer des tableaux en diffamation ou en violation du secret des affaires. Foutu métier de banquier.
photo PASCAL BASTIEN

© Libération

Publié avec l’aimable autorisation du journal Libération.

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Pour plus de précision visitez le blog de Denis Robert : la domination du monde.


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