Union européenne
Une dame de fer nommée Margrethe Vestager
La commissaire à la Concurrence est à l’origine des 13 milliards d’euros réclamés à Apple
3 septembre 2016 |Ram Etwareea - Le Temps | Actualités économiques Margrethe Vestager a commencé par faire son chemin dans la vie politique de son pays.
Ce texte fait partie de notre section Perspectives.
La commissaire à la Concurrence poursuit sa guerre contre l’évasion fiscale avec audace. La Danoise, mère de famille et ancienne ministre, est en réalité un animal politique qui aurait inspiré la série à succès Borgen.
C’était un grand coup d’éclat. Mardi, l’Union européenne (UE) a sommé Apple de rembourser 13 milliards d’euros (près de 19 milliards $CAN) au Trésor public irlandais pour avoir profité d’avantages fiscaux indus entre 2003 et 2014. Une amende record. La décision a quelque peu ragaillardi une Commission européenne en difficulté sur de nombreux fronts : Brexit, flux migratoire, sécurité, chômage, stagnation économique… L’honneur revient à la commissaire à la Concurrence, la Danoise Margrethe Vestager, qui apparaît désormais comme une des femmes les plus puissantes de la planète et comme la bête noire des entreprises qui contournent le fisc ou qui abusent de leur position dominante.
En automne 2014, lors des auditions des commissaires qui venaient d’être nommés, Margrethe Vestager était la seule à réunir une unanimité des parlementaires européens. Contrairement à la plupart de ses collègues, elle détient une force de frappe qu’elle n’hésite jamais à utiliser. En juillet dernier, elle avait dénoncé le cartel des camionneurs européens qui s’était entendu pour fixer les prix et lui avait infligé une amende de 3 milliards d’euros.
En 2015, elle avait épinglé Starbucks, Fiat, Gazprom, Amazon, General Electric et Alstom soit pour arrangement fiscal abusif, soit pour abus de position dominante sur le marché. À présent, ses collaborateurs décortiquent quelque 300 rescrits fiscaux (tax rulings) pour déceler des cas d’aides d’État illégales.
Pas de compromis
Le regard vif, l’écoute attentive, la voix posée, mais ferme, le verbe réfléchi, Margrethe Vestager parle peu et ne tourne pas autour du pot. Dans la salle de presse de la Commission, elle en impose par sa présence. Contrairement à ses collègues qui tendent à se perdre dans des propositions récurrentes, elle se distingue par ses décisions tangibles pour les citoyens européens. Elle avait annoncé la couleur dès le début de son mandat : ne pas se perdre dans des compromis négociés dans les antichambres des entreprises à l’instar de son prédécesseur, l’Espagnol Joaquim Almunia.
Fille d’un couple de pasteurs luthériens, Margrethe Vestager, 47 ans, a un goût prononcé pour les procédures. Une qualité nécessaire pour une commissaire qui doit se pencher sur des dossiers, techniques et légaux, politiquement sensibles. Il y a un an, lorsqu’elle s’était attaquée aux arrangements fiscaux de Starbucks, Google et Amazon, elle a été prise à partie aux États-Unis, qui l’ont accusée de ne cibler que les géants américains. « Je ne les choisis pas par leur nationalité », répond-elle régulièrement à ces accusations récurrentes.
En octobre dernier, elle est allée, sans crainte, réitérer ce même message aux décideurs américains. La méfiance à son égard ne s’est toutefois pas dissipée. Deux jours avant l’annonce de la décision contre Apple, une étude publiée à dessein à Washington dénonçait un parti pris antiaméricain de ce côté de l’Atlantique. Après l’annonce mardi, même le président américain, Barack Obama, s’est joint au concert des protestations.
« Elle ne se laisse pas déstabiliser par les critiques », raconte l’un de ses proches à Politico, journal en ligne qui a dressé un portrait élogieux de la commissaire danoise. En réalité, Margrethe Vestager est un animal politique redoutable qui a commencé par faire son chemin dans la vie politique de son pays. Féministe, ministre de l’Éducation dans son pays en 1998 à 28 ans, ministre des Finances de 2011 à 2014, elle doit son succès à sa pugnacité. D’abord membre, puis dirigeante d’une petite formation — Radikale Venstre Party, littéralement Parti radical de gauche —, elle a négocié une bonne place au sein de la coalition gouvernementale en place depuis 2011.
Depuis, elle a façonné le parti comme étant celui des citadins et comme un acteur incontournable dans le paysage politique danois. La légende veut qu’elle ait inspiré la célèbre série télévisée Borgen en raison de ses intrigues et de sa faculté d’imposer ses choix. « Je ne suis pas certaine d’être l’inspiratrice, mais je serais flattée si c’était vrai », a-t-elle plaisanté lors d’un talk-show sur une chaîne de télévision américaine.
Mariée à un prof de maths qui écrit des livres pour enfants et mère de trois filles, la commissaire danoise cultive toujours ses anciennes passions. Elle s’adonne à la lecture et adore tricoter de petits éléphants, parfois même lors des séances. Selon ses proches, elle reste très attachée à son pays, où on l’appelle « Queen Margrethe ». « Je suis Danoise dans mon cœur et citoyenne du monde dans ma tête », a-t-elle dit à Politico. Selon le journal en ligne, elle aurait été parmi les premiers à ouvrir un compte Twitter, où elle compte 160 000 abonnés.
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